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Fermer les librairies, révélateur d'angoisse et d'impuissance

Nicolas Gary - 29.04.2020

Edition - Librairies - librairies pharmacies Covid19 - coronavirus commerces essentiels


Depuis le 17 mars, le pays vit chez lui, et les commerces sont quasi-tous fermés. Le discours liminaire au déconfinement d’Edouard Philippe n’aura pu que constater, une heure durant, la situation. « Qui aurait pu envisager une France dans laquelle, subitement, les écoles, les universités, les cafés, les restaurants, une majorité d’entreprises, les bibliothèques et les librairies [...] auraient été fermés ? »

Covid-19 fermer / Restez chez vous
 


Jamais la France n’aura connu autant d’experts médicaux, de scientifiques chevronnés, de politiques assurés, qu’en période de confinement. Heureusement, restaient les philosophes, comme l’Italien Giorgio Agamben, pour prendre la hauteur nécessaire : « Il semblerait que, le terrorisme étant épuisé comme cause de mesures d’exception, l’invention d’une épidémie puisse offrir le prétexte idéal pour les étendre au-delà de toutes les limites. » (voir dans L’Obs)

Mais après le discours de Philippe, c’est donc acté, pour les bibliothèques et médiathèques, contre l’avis des professionnels plus prudents : l’ouverture se fera le 11 mai. Problème, les établissements de prêts relèvent des territoires — municipal, intercommunal ou départemental. L’exécutif veut l’ouverture, mais les maires pourraient décider le contraire.


Au commencement, il y eut ce dérapage linguistique, cette faute originelle, discriminant les commerces essentiels des autres. Une manifestation de la panique générale dans le gouvernement français – de la consternation et de l’inconnue. 

Et désormais, les librairies ouvriront le 11 mai, elles aussi, attendu que cette date annoncée par le président repose « largement sur le civisme de chacun », précisait le Premier ministre, laissant entendre qu'il pourrait ne pas y avoir de 11 mai... Un civisme pourtant amplement démontré, même s’il a fallu jouer des muscles. Mais quid des librairies, donc ?
 

Pharmacie et librairie, l'audace


Dans un récent entretien accordé au Figaro, le président du Syndicat national de l’édition, redevenu étonnamment prolixe ces derniers temps, revient sur l’un des noeuds gordiens du confinement pour l’industrie du livre : les librairies n’étaient pas des commerces essentiels. Et le débat, depuis le 15 mars, fut âpre, aboutissant à des prises de positions radicales, des discours agressifs, des insultes… 

Vincent Montagne évoque « la précipitation du mois de mars », et l’ouverture exclusive des commerces vendant de la nourriture – voire permettant la vente à emporter. « Je ne veux pas refaire le march, mais je pense que les librairies auraient dû rester ouvertes, en respectant les exigences sanitaires, comme les pharmacies ou les commerces alimentaires. »

D’abord, certaines ont pu rester ouvertes : celles qui vendent de la presse. Mais ces dernières, de peur de représailles, préfèrent se montrer discrètes – représailles n’est pas trop fort. Par ailleurs, une librairie est un commerce qui rapporte de l'argent par la vente de livres : on ne s'étonnera pas que la réouverture des bibliothèques n'ait pas fait l'objet d'une attention similaire de la part du SNE. 
 

Et juste en passant, tiens...


De quoi ramener aux réflexions qu’a importées l’industrie américaine, avec son opération #BooksAreEssential. Les livres sont essentiels : de toute évidence, oui, personne ne travaillant dans le secteur de l’édition ne le nierait. Et les millions de lecteurs qui apprécient les histoires, les essais, les documents, albums, BD, etc. ne répondraient pas autre chose.

En revanche, cette opération de communication émanant du média professionnel de l’édition américaine, on pouvait légitimement se demander : Essentiels, à qui ? TNPS n’a d’ailleurs pas manqué la marche, y apportant ses propres réponses. La fermeture des librairies, le commerce du livre papier, et l’économie qui repose sur ce format complètent aisément le tableau.

Mais ce détour fait, il faut revenir aux bases : le monde est devenu plus manichéen que jamais. D’un côté, il y aurait les bons libraires fermés, de l’autre, les méchants qui tentent de trouver la parade. Et inversement, finalement. Aucune solution intermédiaire. 
 

Ne pas s'en remettre à l'État


« C'est effectivement toujours plus facile de refaire le match après coup.... Je préfère me projeter dans les immenses défis qui nous attendent et constater que cette crise révèle encore davantage l'importance des librairies aux yeux de tous. A cet égard, nous attendons naturellement des gestes puissants de la part de l'Etat mais également des grands groupes d'édition », nous indique Guillaume Husson, secrétaire général du Syndicat de la librairie française.
 
« La vulnérabilité des librairies révélée par cette crise tient à une paupérisation que nous dénonçons de longue date. Il ne faudrait pas l'oublier. Une librairie qui n'accède pas à des remises commerciales décentes ne dégage pas de résultat et ne peut pas se constituer de trésorerie. Elle est donc particulièrement exposée au moindre aléa de conjoncture. »

Et de conclure : « Si nous voulons tirer les bonnes leçons de la crise, il faudra aussi que l'on réfléchisse au fonctionnement de notre filière et à une répartition plus juste de la valeur en son sein. Et pas seulement que l'on s'en remette à l'Etat. »
 

Le bain de sang économique


Du côté des enseignes, on reste dubitatif sur les propos de Vincent Montagne – notant par ailleurs que le SNE intervient assez tardivement dans la crise. Et que son silence était devenu assez assourdissant, nous assuraient d’ailleurs plusieurs éditeurs.

« Avec le SNE c’est toujours les grands mots, mais surtout on protège bien le pré carré de la distribution/diffusion  qui capte l’essentiel de la valeur du marché (Hachette Livre : 13% de résultat quand les libraires indépendants sont à 0,5%) », rappelle un responsable d’enseigne. 

Pour lui, l’ouverture au public pendant le confinement « aurait été un bain de sang économique pour la plupart des libraires – ceux qui paient un loyer et qui ont des salariés ». En effet, pas ou peu de clients et des charges, notamment salariales et sanitaires, élevées. Autrement dit, aucune rentabilité en regard du chiffre d’affaires généré.

Conclusion, les actes s’imposent : « Prolongement des délais de paiement et pas d’abus sur les envois d’offices qui consomment les trésoreries des librairies. » Quant au grand plan de relance du ministère, annoncé en trombe par Franck Riester, « vu ce qui a été entrevu, ce n’est pas par-là que ça passera : les finances ne suivent pas ».

De fait, aucune nouvelle depuis le 20 avril, date des annonces de bonnes intentions.

Librairie Garin

 

La main tendue, ou la logique de l'interrupteur


Très clairement, la librairie a décidé, au fil du temps, de rouvrir, selon des modalités diverses : le pick & collect remporte l’adhésion. Après tout, le système de la vente à emporter était autorisé – comme l’indiquait la Police nationale à ActuaLitté. Il suffisait de franchir le cap d’un outil internet plus complet, plus cadré. 

Là encore, fallait-il vivre un monde en noir et blanc : où étaient les nuances de Grey, qui ont tant servi l’industrie du livre – grâces en soient rendues, à EL James ? Pas trop tout de même…

Ce mutisme global, le SLF le revendique, comme une réponse aux propos de Bruno Le Maire, le 19 mars dernier. Le ministre de l’Économie acceptait l’idée de rouvrir les librairies, sous conditions. « Moi, j’estime que la librairie est un commerce de première nécessité. Je suis prêt à regarder cette question », déclarait-il. 

Pour Xavier Moni, président du SLF, l’opposition revendiquée collective, « a fait primer l'impératif sanitaire et a reflété l'âme de nos librairies, soucieuses du bien-être collectif et pas uniquement de leurs intérêts financiers même si l'on mesure combien ceux-ci vont être durement affectés ». 
 

Des héros ? Non...


 Librairies et pharmacies, même combat ? Un libraire parisien relativise : « Ni l’un ni l’autre n’ont sauvé des vies. Nous ne sommes pas des héros, mais des commerces de première nécessité, oui. Indispensables. En revanche, la corporation a adopté une position dogmatique du tout ou rien qui a fini par nuire. »

Et de préciser : « L’annonce de la fermeture a été un coup de bambou, à l’aune de la situation. Les Français n’avaient pas compris, ou ne voulaient pas comprendre. L’exécutif a pris des mesures drastiques, comme de boucler les librairies : là, ce fut un signal fort, définitif. »

En revanche, il déplore que la profession n’ait pas accepté de se mettre autour d’une table, quand le ministre de l’Économie a ouvert la porte. « Dans le respect de règles sanitaires et de mesures strictes, nous pouvions reprendre un début d’activité. Certains l’ont d’ailleurs fait. » Lui, non. Mais justement, il le regrette.

« En réalité, il ne s’agissait pas de laisser rentrer tout le monde, mais de mettre en place une stratégie pour vendre en respectant des règles. Il était possible d’apporter des nuances, mesurées, apaisées, pas de se braquer dans le tout ou rien. Et surtout, cela permettait d’amorcer progressivement l’ère qui s’avance. » 

Covid-19 fermer / Restez chez vous

 
Avec les paradoxes que cela implique, très bien pointés par le président de la Région Piémont en Italie, quelques jours avant la réouverture des librairies. Alberto Cirio expliquait : « Je fais tout pour que les gens restent chez eux : ouvrir une librairie signifierait tout bonnement que j’accepte que l’on quitte son domicile pour aller acheter un livre. En ce moment, me semble-t-il, et du moins dans le Piémont, c’est prématuré. C’est pourquoi les papeteries, les librairies et même les boutiques pour enfants sont fermées. »
 

Anticiper demain, l'après...


Une nouvelle ère ? Précisément, et l’analyse revient dans les discussions : cet après confinement ne rendra pas le chiffre d’affaires des librairies avant plusieurs mois — plusieurs années, estiment les plus pessimistes, ou les plus lucides.

« Demain, que se passera-t-il », interroge une libraire francilienne ? « Il se trouvera trois types de clients, selon moi : ceux qui reviennent pour du conseil, chez nous. Ceux qui auront adopté le clic & collect, qui se développe fortement. Et ceux qui opteront pour la vente à distance, par internet. » Trois typologies de lecteurs, définies par la période de confinement. 

« J’ai pris le parti de ce clic & collect, considérant que cette nouvelle forme de commerce va s’installer dans les habitudes. Et prendre le pli, durant le confinement, c’est anticiper ce qui se passera par la suite. » Et sans « pression extérieure », insiste-t-elle. « Je dirige la librairie, j'ai fait mes calculs, pris en compte les impératifs de santé, les contraintes, et j'ai décidé. »

Librairie l'Acacia (Paris)

 
Elle évoque d’ailleurs, « des drames familiaux » chez ses clients, « tant les gens finissait par s’emm*rder chez eux, avec leurs enfants ». Le livre, rempart social, voire ciment familial ? Semble-t-il oui… Et de reprendre : « Oui, fermer les librairies fut un message très fort, nécessaire pour marquer les esprits, et symbole de l’angoisse, du désarroi du gouvernement, autant que de leur volonté de faire prendre conscience de la situation. On jugera avec le temps si tout cela était vraiment nécessaire… »
 

Deux mondes, hélas 


Côté syndicats, on a la dent plus dure, notamment vis-à-vis du président du SNE. Un représentant Sud Culture Solidaires a la mémoire longue. « Dans un autre entretien, Vincent Montagne lâchait : “Même si nous aurions préféré que les librairies restent ouvertes pendant le confinement.”. Dans Le Figaro, changement de ton, et même s’il ne veut pas refaire le match, il s’y aventure tout de même. »

Le constat est en réalité plus sombre : les librairies n’ouvrent pas, toute la chaîne est à l’arrêt. « Les conséquences varieront selon la réalité des structures, mais le SLF a stoppé net les velléités de réouverture rapide. » 
 
Ce qu’il déplore, dans les propos du président du SNE, « c’est qu’il n’est jamais question de santé publique, de conditions de travail. Le commerce avant tout ! Quitte à l’enrober de diffusion des idées, de la culture. Des gens pour qui il est inconcevable qu’un commerce suspende ses activités provisoirement y compris si c’est pour l’intérêt du plus grand nombre — clients ou salariés, gérants, etc. »

Il poursuit : « Les gens qui travaillent en librairie ont bien conscience de travailler dans des commerces avec les éventuelles contradictions que cela peut engendrer, mais la plupart seraient incapables de vendre des yaourts (et cela n’a rien de péjoratif contre les vendeurs et vendeuses de produits laitiers !). »

La crise actuelle aura ainsi fait ressortir « deux visions qui peuvent être complémentaires ou contradictoires entre des commerces qui sont des aussi des lieux d’échange, de conseil, de lecture, et des lieux qui sont avant tout des espaces de circulation de flux de marchandises qui permettent à la fin de générer des dividendes pour une poignée de personnes ».


crédit photos ActuaLitté CC BY SA 2.0


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