Fête de la librairie indépendante : sous les pavés, les pages

Nicolas Gary - 27.04.2013

Edition - Librairies - librairies indépendantes - difficultés - chiffre d'affaires


Ce 27 avril, les librairies indépendantes de France et de Navarre sont à la fête. Une journée particulière, pour attirer l'attention sur ces commerces, à l'occasion de la journée mondiale du livre et du droit d'auteur. Durant toute la journée, les établissements participants offriront une rose et un livre. 24 heures pour que l'arbre cache la forêt, c'est toujours ça de pris...

 

 

 

 

Depuis maintenant dix ans, le commerce de livres en librairies indépendantes - et dans les différents autres points de vente - voit le chiffre d'affaires globalement diminuer. Et plus spécifiquement, les libraires ont constaté une diminution de leurs marges durant cette période. Les problématiques sont connues : loyers en augmentation, marges réduites, concurrence âpre sur les marchés publics, mais également avec internet - et, horreur, le livre numérique qui fait trembler dans les chaumières. 

 

Alors un 27 avril de fête, c'est le moins que l'on puisse faire : 

 

À l'occasion de la journée mondiale du livre et du droit d'auteur, 450 libraires indépendants de France et de Belgique francophone créeront une fois de plus l'événement le samedi 27 avril prochain. En réinterprétant librement la tradition catalane de la Sant Jordi, ils offriront ce jour-là à leurs clients une rose et un livre.

 

Ce n'est pas faute d'en appeler aux pouvoirs publics, et à l'occasion du Salon du livre de Paris, la ministre de la Culture n'a pas manqué de présenter son plan de soutien à la librairie. Ce dernier s'appuie sur trois perspectives : un fonds pour la trésorerie, permettant de contracter des prêts, là où les banques ne donnent plus d'argent. Un autre fonds pour simplifier le rachat de librairies et la transmission. Le dernier, dévoilé plus tardivement, concernant la promotion et le soutien à la librairie Made In France, sur la toile

 

Le soutien des pouvoirs publics

 

Parmi les pistes de financement, « une contribution volontaire des éditeurs, soit d'un prélèvement sur le chiffre d'affaires des éditeurs ». Le projet reste à peaufiner, mais « l'ensemble de la profession est d'accord. Les éditeurs, les diffuseurs... il y a un grand esprit de solidarité et de responsabilité », notait la ministre, fin mars. Cet internet de malheur, qui fait fuir le public hors des librairies, et que l'on va donc tenter d'amadouer, alors que ses acteurs sont des géants. Amazon et ses optimisations fiscales, Google avec sa numérisation, Apple et son environnement fermé... Autant de raisons de prendre peur et de se réfugier derrière les cartons de retours.

 

Certains sont heureusement lucides, comme Augustin Petit, dans le Nord-Pas-de-Calais : « Il n'est pas raisonnable de se polariser sur certains acteurs, ni de stigmatiser les questions numériques, qu'elles relèvent de la vente en ligne ou des livres numériques. Tout cela appartient à un grand ensemble. C'est dans ce contexte que nous pourrions faire du livre une grande cause nationale. Et des librairies indépendantes, des acteurs d'utilité publique. Cela leur donnerait plus de voix, plus de hauteur, pour parler avec les éditeurs, par exemple. » (voir notre actualitté)

 

 

 

 

D'autres ont l'âme plutôt offensive et vindicative. Gérard Collard, de la librairie Griffe noire, estimait que le plan de soutien présenté par la ministre relevait d'une incompréhension complète. Il déplorait « l'absence de réaction des pouvoirs publics », nous précisant que le plan de soutien annoncé par la ministre n'est pour lui qu'« une enveloppe de 9 millions €, comme une aumône ». Le libraire souhaite avant tout de la clarté dans le comportement du ministère : « S'ils ont décidé de laisser mourir la librairie indépendante, d'accord, mais que l'on nous en informe ! Je veux bien me battre, c'est ce que je fais, mais avec les mêmes contraintes appliquées à tous. » 

 

Regardez-vous dans le papier

 

Alors oui, cette journée célèbre la 15e édition de la fête de la librairie indépendante, et il est important de souligner que les 20.000 exemplaires de l'ouvrage imprimé pour l'occasion et proposé dans les 450 librairies de France et de Belgique, participant à l'opération, trouveront sûrement leur client. Mais il est difficile pour autant de ne pas, comme le titre le propose, se regarder « dans le papier ». Ce rendez-vous annuel « est l'occasion de réaffirmer son combat complexe dans une unité militante afin de protéger sa pratique, la diversité éditoriale (l'édition avec éditeurs), le droit des auteurs et les livres de papier ». 

 

Mais rien pour évoquer la vente couplée numérique et papier telle que la propose la solution Paperus et qu'au moins trois éditeurs ont déjà expérimentée, Gallimard, Fleurus et Eyrolles. Se regarder dans le papier, c'est une excellente idée : pourquoi ne pas également se tourner vers l'avenir en plus ? Surtout que la solution de Paperus s'implémente sans aucune contrainte pour le libraire et permet de proposer à tout client, sur un catalogue qui s'étoffe toujours un peu plus, de se procurer en plus la version numérique, quand il a déjà acheté l'édition imprimée.

 

Le reportage bon enfant de France Television, qui est aussi consternant que nécessaire, illustre bien la difficulté qu'ont les médias à traiter ces questions :

 

 

 

Car derrière les tables des libraires, les difficultés réelles s'amoncellent : on peut se consacrer à la question de l'optimisation fiscale, telle que la pratique les acteurs américains.

 

Amazon, plus honni que Voldemort lui-même

 

Renny Aupetit, de LaLibrairie.com expliquait tout l'enjeu d'une économie saine, dans laquelle le consommateur comprendrait ce qu'implique d'acheter chez Amazon : « Acheter, c'est voter. Le citoyen vote désormais avec son écran. Choisir à qui acheter, encourager des filières redistributives, c'est une manière d'exercer son rôle de citoyen. Avec lalibrairie.com, nous sommes capables de mettre les livres dans les mains de nos lecteurs plus rapidement qu'Amazon, au même prix, mais il leur faut parfois faire quelques centaines de mètres pour les récupérer. Des petits pas pour le lecteur, un grand pas pour la réalité de nos territoires ! »

 

Le livre grande cause nationale ?

Augustin Petit, libraire du Nord a lancé un grand appel à la mobilisation, ciblant tous les métiers du livre.

« Au regard des responsabilités que les libraires indépendants ont du point de vue culturel, économique, social et politique, il est nécessaire sans doute de repenser leur place dans notre société : déclarons le maillage des librairies indépendantes d'Utilité Publique.

Imaginons une redéfinition sociale, culturelle, économique voire juridique du Statut des librairies indépendantes : le champ de l'économie sociale et solidaire peut être une belle voie de réflexion. » Voir le site

Car Amazon revient souvent : si cet acteur monopolise les ventes de livres sur internet, avec que le commerce du livre en ligne représente plus de 10 % des ventes globales, c'est bel et bien l'ennemi public majeur, ou la cristallisation de toutes les nervosités. Stéphane Emond, président de l'association regroupant les librairies Initiales constait que même malgré eux, les éditeurs trahissaient une certaine résignation, voire une acceptation. Ainsi, quand le président du Syndicat des éditeurs, Vincent Montagne, regrette l'absence d'Amazon au Salon du livre de Paris, et qu'il le présente « surtout » comme « un libraire », on s'agace. 

 

« Nous espérons que cette remarque n'engage que lui, mais nous n'y croyons guère. Cette délicate sortie en dit long sur la fracture désormais consommée entre l'édition et la librairie indépendante. Mais ce monsieur se berce d'illusions s'il pense qu'il va pouvoir garder sa place, celle d'éditeur, et celle de sa filière », expliquait l'association

 

Et si l'on parlait concrètement ?

 

Parmi les grandes pistes concrètes, loin des cabinets de ministres ou des négociations politiques, les problèmes sont clairement pointés. Parvenir à diminuer les retours, pour arriver à mieux maîtriser les stocks, et donc le chiffre d'affaires ; arriver à offrir des services de livraisons identiques à ceux de la concurrence, en travaillant sur des 24 heures de livraison ; obtenir de meilleures remises de la part des maisons d'édition, etc. Pendant une journée, pas certain que la librairie indépendante oublie ses difficultés quotidiennes, d'autant plus que ce sont des problèmes qu'elle partage avec les grandes enseignes...

 

« Les indépendants ne nous apprécient pas, et le plan de la ministre qui ne porte que sur eux en atteste, parce que nous sommes des enseignes, des chaînes. Mais nos difficultés sont identiques, toutes proportions gardées, quand nous regardons vers les géants américains. On est toujours le petit d'un autre, et autant les pouvoirs publics que les librairies indépendantes ont du mal à l'admettre », nous précise un responsable de grande enseigne. 

 

Des établissements de l'enseigne Chapitre vont être fermés prochainement, le réseau Virgin sera probablement complètement démantelé. Les rumeurs sur la santé de la Fnac ne sont pas des plus optimistes. Si, fort heureusement, on assiste encore à des ouvertures d'établissements, comme le Furet du Nord qui vient s'implanter en région parisienne, personne n'est réellement à l'abri, ni ne peut être assuré d'une rassurante situation.  

 

La ministre a promis qu'elle rendrait deux points de rentabilité aux librairies indé, quand le groupement des librairies Initiales souligne que « si le libraire disparaît, la mort de l'éditeur suivra ». Tous les libraires sont concernés, tous les vendeurs de livres - de même que tous les éditeurs...

 

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