Fifty Shades of Grey: guide de développement personnel plus que porno

Julien Helmlinger - 30.05.2014

Edition - International - Fifty Shades of Grey - Sociologie - Sexe


Eva Illouz, professeure à Jérusalem, a publié son analyse académique et sociologique du phénomène Fifty Shades of Grey, la romance best-seller écoulée à des millions d'exemplaires à travers le monde. Si la presse a vite qualifié la saga de porno pour mamans, l'analyste estime qu'elle « encode les apories des relations hétérosexuelles » et tiendrait davantage du livre d'auto-assistance que de la pornographie bien qu'elle contienne « l'une des pires écritures que j'ai jamais vues et une intrigue qui fait se retourner mes ongles ». Les pratiques sexuelles sadomasochistes décrites au fil de l'ouvrage serviraient de « guide pour une vie romantique heureuse ».

 

 

Porno

Ma-Sor, CC BY NC 2.0, sur Flickr

 

 

La viralité du best-seller à l'étude. Eva Illouz, enseigne en tant que professeure de sociologie au sein de l'Université hébraïque de Jérusalem et préside en outre l'Académie Bezalel des Arts et du Design. Son analyse, publiée avec l'aide de University of Chicago Press, présente l'oeuvre d'EL James comme étant « une romance gothique adaptée aux Temps modernes où la sexualité est à la fois une source de division entre les hommes et les femmes et un lieu pour orchestrer leur réconciliation ». Le fantasme comme remède aux maux de la vie de couple, en somme.

 

Elle-même auteure de sept ouvrages, Eva Illouz s'est déclarée impressionnée par la mauvaise qualité d'écriture des Fifty Shades of Grey, au point qu'elle en serait d'abord restée « sans voix ». Néanmoins, la réussite commerciale d'une trilogie évoquant une sexualité osée lui a semblé digne d'intérêt pour une étude sociologique. 

 

Évoquant le tollé suscité par The Awakening en 1899, l'analyste pense que les valeurs véhiculées par la culture occidentale ont connu une mutation importante au fil du dernier siècle écoulé.

 

D'un point de vue sociologique, les best-sellers pourraient parvenir au succès par leur propension à traiter des conditions sociales problématiques « qui nuisent à la capacité des individus à poursuivre certaines aspirations, qu'elles touchent à la satiété, au bonheur, ou à la richesse matérielle ». 

 

Eva Illouz estime par ailleurs que les pratiques SM constitueraient à leur manière « une solution symbolique et une technique pratique pour surmonter ces apories ». Côté pratique, on apprend notamment grâce à monsieur Grey que faire l'amour la vessie aussi pleine que possible serait une piste pour un orgasme intense, souligne la professeure de sociologie. 

 

Et l'auteur William Giraldi de rebondir en appuyant l'idée que le registre du guide d'auto-assistance sexuelle serait une voie du succès commercial. « Nous sommes, une tribu inefficace et infirme toujours coincée dans une sorte de stade larvaire. Dois-je vraiment m'attendre à ce que les Américains s'assoient avec Adam Bede ou Clarissa après tout le tohu-bohu professionnel et domestique de leur journée ? Dois-je m'attendre à ce qu'ils apprécient les satires sexuellement terroristes de Sade, ou le verset érogène de Sappho et Catulle, ou le défouloir comique Vox de Nicholson Baker ? Excusez-moi , mais oui je m'y attends. »