Fleur Pellerin : une parole libérée sur les réseaux, Audrey Azoulay en embuscade

Nicolas Gary - 16.02.2016

Edition - Société - Fleur Pellerin - Audrey Azoulay - réseaux sociaux


La passation de pouvoir entre ministres a toujours quelque chose de cette rencontre entre Romains et Samnites – qui s’acheva sous les fourches Caudines pour les premiers. La transition de Fleur Pellerin à Audrey Azoulay, pour la rue de Valois fut, a posteriori, placée sous l’égide de Richard II, quand l’ancienne ministre déclencha une première salve sur Facebook. Règlement de comptes ? Mais pas seulement.

 

Audrey Azoulay et Fleur Pellerin - Passation de pouvoir

ActuaLitté, CC BY SA 20.

 

 

Évoquant sur le réseau le bannissement de Bolingbroke, Fleur Pellerin avait déjà frappé fort : « Relire Richard II et sourire... Bon samedi à tous ! » Le message était à peine voilé : « Ne pense pas que le roi t’a banni, mais que toi tu as banni le roi. Le malheur se fait plus lourd quand il sent qu’on le supporte d’un cœur faible. » On a connu plus subtile. Et dans le même temps, c’est sur Twitter que l’ancienne ministre poursuivait sa vindicte :

 

 

Aretha Franklin et Respect, voilà qui ne manquait de piment, juste avant de rajouter la chanson de Gloria Gaynor, I Will Survive. Et puis, comme il n’y avait pas que François Hollande à tacler, l’équipe du Grand journal en a pris pour son grade : 

 

 

Cependant, ce départ répondrait également à une réaction, face aux positions prises. Gilles Casanova, cofondateur des Éditions du Net, et par ailleurs l’un des responsables de l’UDE (centre gauche), il y a des évidences : « Il semble avant tout que Fleur Pellerin ne soit pas parvenue à convaincre, et qu’aux yeux des acteurs du monde culturel, elle soit restée enfermée dans une vision technocratique. »

 

« De nombreux acteurs de la culture, spécialement à gauche, considèrent qu’ils ont pour mission de tirer la société vers le haut sur le plan culturel. Madame Pellerin, en se disant partisane du Big Data, comme ce qui donnera à chacun la possibilité de consommer des produits culturels correspondant à son niveau culturel acquis précédemment, faisant ainsi passer l’efficience industrielle avant toute mission éducative, les a heurtés frontalement. »

 

« Or, nous parlons ici de personnes qui, dans les différents secteurs culturels, livre, musique, cinéma, jeu vidéo, ont, en plus du sentiment d’avoir une mission civilisationnelle, un fort pouvoir de prescription politique. » La loi est dure, mais c'est Valois, concluaient d'ailleurs certains professionnels du livre.

 

Bien entendu, l’ancienne ministre a pu jouir d’un soutien tout à fait recommandable : au micro de France Inter, Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe, s’est fendu d’une délicate remarque : « Ce qui me choque un peu, c’est que l’on vire quelqu’un comme ça, sans aucun préavis d’aucune sorte. [...] Je n’ai pas trouvé très correcte la façon dont elle a été éjectée. »

 


Jack Lang : "Je n'ai pas trouvé très correcte... par franceinter

 

 

De quoi abonder suffisamment dans le sens d’un licenciement sans trop de ménagement. D’autant plus que l’Élysée a gentiment laissé dire dans la presse que les relations entre l’ancienne locataire de Valois et la nouvelle n’étaient pas au beau fixe. Mieux : on invoquait l’intervention de Julie Gayet, plus proche d’Audrey Azoulay. Comment ne pas prendrait-on pas au sérieux ces suggestions, alors que l’exécutif n’a pas fait taire la rumeur. 

 

À moins qu’il ne faille envisager cette rumeur comme une adresse à Manuel Valls. Ce dernier avait apporté son soutien à Fleur Pellerin, pour qu’elle restât dans le gouvernement. Le président avait-il quelque chose à faire comprendre tout particulièrement à son Premier ministre. Le retour de Jean-Marc Ayrault irait plutôt dans ce sens... 

 

Peut-on encore parler de livre sans que...

 

Mais revenons à Valois : le premier entretien de la ministre, dans le JDD, dézingue à tout va : en filigrane, Audrey Azoulay évoque l’affaire Modiano, qui avait valu les premières critiques adressées à Fleur Pellerin. « Je lisais tout, Fantômette et des classiques. Je me rappelle avoir lu Flaubert, Salammbô précisément, sans comprendre, à 12 ans. J’ai lu en pleurant Les Quatre Filles du docteur March. [...] C’est rare que je pleure en lisant. Cela m’est à nouveau arrivé en lisant le roman de Maylis de Kerangal Réparer les vivants. »

 

Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Attaquer sur les lectures, les livres, c’est tout ce qui avait provoqué l’affaire Modiano, alors que l’auteur, récompensé d’un prix Nobel de littérature, plongeait Fleur Pellerin dans la déroute médiatique. Incapable de citer un ouvrage, elle avouait ne l’avoir jamais lu. Et a contrario, Audrey Azoulay frappe : « J’étais la troisième, je récupérais souvent les bouquins de mes sœurs. J’ai toujours lu. J’adore les polars. Mes enfants sont pareils, ils lisent beaucoup. » Elle souligne même avoir donné à ses enfants des livres de L’École des loisirs, « ils ont dévoré tous les livres de Susie Morgenstern ».

 

Une réponse nette aux propos de Frédéric Mitterrand, en novembre 2014 : « Je suis indulgent avec Fleur Pellerin, car je ne veux pas me retrouver du côté de la meute. Fleur Pellerin n’est que l’expression d’un système, où les hommes politiques ne lisent plus. Les exceptions se comptent sur les doigts de la main. »

 

Mais après tout, même François Hollande n’avait pas raté l’occasion : en février 2015, quand il attribuait le grade d’Officier de la Légion d’honneur au prix Nobel, le président y était allé de sa petite plaisanterie. « Patrick Modiano, vous êtes écrivain. Je le dis à ceux qui n’auraient pas eu, jusqu’à présent, connaissance de vos ouvrages. » À l’époque, Fleur Pellerin était au premier rang...

 

Allez, en son temps, Aurélie Filippetti n'avait pas non plus été épargnée en quittant Valois...