Foire de Turin : Un éditeur hurle à la censure du Vatican

Nicolas Gary - 27.04.2014

Edition - International - Foire du livre de Turin - Silvio Berlusconi - censure


Pas de bon salon du livre sans bonne polémique, dirait-on : pour celui de Turin, c'est la maison d'édition Chiarelettere, fondée en mai 2007, qui assure le spectale. Le roman de Luigi Bisignani, Il Direttore, pourrait être mis à l'index, à l'occasion de la Foire qui se déroulera du 8 au 12 mai prochain. Mais Picchioni Rolando, le président de Fondazione per il libro, qui gère l'organisation de la Foire, dément formellement. 

 


 

 

Le polar de Bisignani raconte de petites histoires mettant en scène cardinaux et banquiers - en Italie, évidemment. Or, avec la présence toute particulière du Saint-Siège à la Foire, cette année, le contenu du livre passerait particulièrement mal. Pour Lorenzo Fazio, éditeur chez Chiarelettere, tout cela va sans dire : « Evidement, le contenu du polar n'est pas très bien accueilli, l'année où le Vatican est le pays invité d'honneur. »

 

« Authentique foutaise », assure Picchioni Rolando, pour qui « il n'existe aucun lien entre la présence du Vatican et l'exclusion du livre ». Il souligne que dans le programme de la manifestation, cinq ouvrages de la maison Chiarelettere sont mis en avant. Et le roman de Bisignani, « en accord avec l'éditeur », avait été remplacé par un ouvrage traitant de l'euthanasie. Pas certain que ce soit là encore un thème qui emballe le Vatican.

 

Pourtant, Vittorio Feltri et Stefano Lorenzetto, tous deux journalistes et auteurs, ne participeront pas à la Foire internationale, en gage de solidarité vis-à-vis de Luigi Bisignani. Ils ont écrit ensemble le livre  Buoni e Cattivi et travaillent tous deux pour Il Giornale, publication connue pour son obédience progressivement acquise à Berlusconi (racheté en 1977 par le Cavaliere). 

 

« Qui manoeuvre la Foire du livre de Turin ? Je ne me rends pas dans un endroit où l'on pratique la censure dissimulée sous des prétextes de politiquement correct », assure Feltri, dont le livre est sorti simultanément à celui de Bisignani. Feltri et Lorenzetto devaient d'ailleurs présenter leur bouquin, un dictionnaire biographique, qui évalue l'implication des principaux protagonistes de ces cinquante dernières années, dans l'histoire italienne.

 

Il Direttore, roman victime donc de la bienséance ?

 

Nouvelle objection, du directeur artistique de la Foire, Ernesto Ferrero : « Je comprends que répondre aux insinuations qui sont faites, à propos de ce roman de Bisignani, revient à faire leur jeu et alimenter même la polémique. Mais il faut apporter quelques précisions. Au début de l'année, nous avons parlé avec Lorenzo Fazio, éditeur de Chiarelettere, de la possibilité d'inviter Bisgnani à la Foire. Puis, des doutes ont plané, tout d'abord, parce que nous n'étions pas assurés de la disponibilité de l'auteur, mais aussi, parce que le livre ne semblait pas convenir à notre politique éditoriale, qui résulte de choix précis, dont nous devons répondre auprès des institutions et des visiteurs. »

 

La maison campe sur sa position : cette suppression de la programmation provient des organisateurs, et s'avère « contraire à la liberté d'expression, et le partage des idées et des opinions, qui doivent animer un événement culturel ». Opinion manifestement partagée par le parlementaire Gianfranco Librandi (Scelta Civica, parti de Mario Monti), qui apporte son plein soutien, à Feltri et Bisignani, saluant le « geste digne » du premier, qualifié « d'homme libre, fier et généreux ». Quant au roman du second, « s'il quelqu'un trouve des noms qui ressemblent à des personnages réels, peut-être que nous devrions penser à ceux qui n'ont pas la conscience propre ». Un acte de censure entacherait la crédibilité de la Foire elle-même, ajoute-t-il.  

 

Plaza de San Pedro, Vaticano

Place Saint Pierre

Diego Cambiaso, CC BY SA 2.0

 

 

Lara Comi, toute jeune eurodéputée du parti Forza Italia, très fortement rattaché à la personne de Silvio Berlusconi, et ancienne porte-parole de Forza en Lombardie, jette, elle aussi, de l'huile d'olive sur le feu. Attendu que les motifs visant le livre ne sont pas clairs, elle appelle à « une plus grande transparence », surtout pour « l'un des événements littéraires les plus représentatifs du pays ». Et de conclure : « J'espère que les pressions qui ont été évoquées sont dépourvues de tout fondement, sinon cela constituerait un précédent grave. »

 

Canonisation, censure et médiatisation, mariage magique ?

 

Pour dissiper le brouillard, le directeur artistique a une suggestion et parle d'une pression littéralement montée de toutes pièces : « Je peux comprendre que dans le pays de la dissimulation et des complots, il est plus facile, à des fins promotionnelles, d'inventer des pressions exercées par des pouvoirs forts. » Et de suggérer qu'actuellement, en Italie, le Saint-Siège est particulièrement à l'honneur... avec la canonisation de deux papes. 

 

« Il semble que notre prétendue censure offre au livre de M. Bisignani une visibilité qu'aucune présentation n'aurait été en mesure de fournir. L'auteur et l'éditeur n'ont pas le droit de se plaindre. » Effectivement, organiser une conférence de presse pour dénoncer une censure, alors même que l'Italie a les yeux rivés sur la double canonisation, est certainement le meilleur moyen d'attirer l'attention, en profitant des circonstances médiatiques. 

 

Objectif médiatique ? Hmm... En examinant d'un peu plus près les circonstances dans lesquelles la censure a été dévoilée, on s'interroge volontiers. La grande majorité des ouvrages sont des livres signés par des journalistes. Pour un éditeur indépendant, qui travaille beaucoup sur la politique, la mafia et la sociologie, le coup médiatique est en tout cas particulièrement réussi.