Forcer la main des libraires : stratégie sauvage du livre de Nicolas Sarkozy

Nicolas Gary - 25.01.2016

Edition - Librairies - Librairie Sarkozy - France livre - office sauvage


Le livre de Nicolas Sarkozy, amplement glosé, analysé et commenté un peu partout, avait fait jaser. Une campagne d’emailing opérée depuis le bureau Les Républicains pour promouvoir l’ouvrage incitait les adhérents à opérer des précommandes sur des librairies en ligne, ou en version numérique. Mais pas un mot sur les librairies indépendantes ? La stratégie était différente...

 

 

 

Plusieurs libraires ont reçu un courrier émanant de l’éditeur de Nicolas Sarkozy, les éditions Plon. Dans celui-ci, la maison explique avoir envoyé les ouvrages commandés par le libraire, avec une mention spécifique : 

 

Ce titre est inscrit à l’office spécial 60105 du 15 janvier 2016 : il est donc interdit à la vente avant cette date.

Nous vous remercions par avance, cher client, pour votre plus grande vigilance en vue de respecter la confidentialité du titre, de l’auteur et du contenu de cet ouvrage avant la mise en vente officielle du 25 janvier.

 

Dans le langage professionnel, la mise à l’office signifie simple mise en vente au public. Mais la librairie Meura souligne qu’il s’agit ici d’un « office sauvage ». Autrement dit, l’éditeur a expédié un grand nombre de cartons contenant des exemplaires du livre, sans que les librairies n’aient demandé quoi que ce soit. Conclusion : « Ou comment s’assurer une formidable mise en place en forçant la main des libraires. »

 

Aujourd'hui, dans la catégorie "Vocabulaire de la librairie", l'office sauvage : pratique consistant pour un é...

Posté par Librairie Meura sur samedi 23 janvier 2016

 

Évidemment, la pratique de l’office sauvage n’est pas le propre du présent livre, mais elle a été longtemps combattue. Le Syndicat de la librairie français a instauré une procédure permettant aux libraires de répondre. Cette solution permet de facturer le distributeur pour les coûts qu’entraîne cette pratique.

 

Ainsi, le SLF proposait une solution d’indemnisation pour les offices forcés, avec une fiche présentant les différentes étapes. « Cette procédure découlait de discussions, autour de la nécessité, pour les libraires, de maîtriser les achats et les commandes, mais également le nombre d’ouvrages en magasins. Cela permet aussi de diminuer les taux de retours, ce qui a une conséquence sur la trésorerie de l’établissement », souligne le SLF, joint par ActuaLitté.

 

Selon les calculs et estimations opérées, l’office forcé a un coût de 6 à 10 %, du prix facial du livre. « Le libraire paye les frais d’expédition, puisque les titres arrivent avec les commandes réellement effectuées, mais il ne les découvre qu’à l’ouverture du colis. »

 

Sensibilisés à ce sujet, les fournisseurs ont tout de même travaillé pour que cessent ces méthodes. Sinon, il est toujours possible pour le libraire de renvoyer les ouvrages indésirés, en facturant au diffuseur le coût de renvoi, à la hauteur de 30 € HT par colis. (plus d'informations)

 

Oublier rapidement ses convictions

 

Sollicité par ActuaLitté, un libraire parisien souligne : « La librairie s’est battue contre ces pratiques qui ont de réelles conséquences économiques. Ce n’est jamais acceptable. » 

 

Ce qui en agace prodigieusement un autre, c’est de découvrir que le mail envoyé aux adhérents Les Républicains, recommandait la précommande sur des plateformes en ligne. « Le secteur a souffert durant des années, et commence à sortir la tête de l’eau. Et maintenant que l’on rentre dans les débats politiques et que les politiciens rentrent en campagne, ils en oublient rapidement leurs convictions. Préparer son retour, comme le fait Nicolas Sarkozy, et faire précommander le livre sur des sites, ou en version numérique, ce n’est pas simplement oublier la librairie indépendante. C’est affirmer son désintérêt pour le commerce local. »

 

Certains se souviennent que, même Frédéric Mitterrand, qui fut l’un des fervents défenseurs de la librairie quand il était en responsabilité au ministère de la Culture, n’avait pas agi différemment. À la télévision, pour la promotion de son livre, il insistait sur la disponibilité de son ouvrage... sur Amazon. 

 

Marguerite Mignon-Quibel, éditrice aux éditions Plon, n’a pas pu être jointe pour apporter des précisions.