Formats de lecture : Repenser la façon dont le cerveau réagit à l'écrit

Julien Helmlinger - 02.07.2014

Edition - International - Cerveau - Lecture - Livre papier et numérique


On est tous un peu rats de bibliothèques et de laboratoires. Un certain nombre de cobayes se prête même au jeu de la lecture à renfort de capteurs d'activité cérébrale, leurs scalps branchés aux machines de chercheurs en neurosciences et psychologie. Ces derniers sont curieux de savoir comment l'on perçoit la chose écrite sur papier, et sur toutes les formes d'écrans auxquels notre cervelle doit désormais s'adapter. D'après une compilation de leurs récentes analyses, il serait temps de reconsidérer notre approche. Avant mutation ? 

 

 

CC by SA 2.0 par jepoirrier

 

 

Contributeur au Financial Times, Julian Baggini a consulté divers rapports de recherche récents sur ce sujet, échantillon qui selon lui devrait nous amener à « repenser la façon dont nous répondons à l'écrit ». Il évoque notamment le point de vue de la neuroscientifique Susan Greenfield. Celle-ci, plutôt inquiète, imagine qu'à l'avènement de notre « culture de l'écran », l'humanité entrerait dans « territoire inconnu ».

 

Notre cerveau qui n'a cessé d'évoluer depuis le temps des cavernes n'aurait toutefois jamais connu tel chambardement que celui de l'ère numérique. Une [r]évolution quant à laquelle on manquerait pour l'heure encore de recul, pour en apprécier les conséquences bonnes comme mauvaises.

 

Concernant les habitudes de lecture, l'écrivain Will Self, romancier, prophétise quant à lui que la « connectivité » de l'ère numérique pourrait sonner le glas des lectures sérieuses qui requièrent du lecteur une véritable attention. Il suggère que d'ici 25 ans l'on risquerait de tout lire superficiellement, en format numérique et via un appareil connecté. Le commentateur admet toutefois que d'autres facteurs entrent en jeu.

 

Tout ne serait pas aussi simple également pour les chercheurs, qui suggèrent que le cerveau adapterait ses réactions notamment en fonction du média mis à profit par le lecteur, où encore selon la teneur du contenu. Des scientifiques distingueraient ainsi deux types de lecture : celle « profonde » dans laquelle on s'immerge, et celle « active » pour ce qui concerne les textes annotés en marges ou avec des renvois vers d'autres textes...

 

Lire lentement, plutôt que relire 

 

Anne Campbell, de la Scotland's Open University, s'est penchée sur le cas d'un panel usagers Kindle et d'un groupe de lecteurs de livres physiques, piochés parmi les élèves de l'établissement. Son étude indiquerait que les adeptes d'Amazon sont davantage prédisposés à une lecture profonde, plutôt qu'active. L'e-reader focalisé sur la lecture ne leur poserait pas de problème de distractions, mais ils auraient tendance en revanche à lire moins vite que les fidèles de l'imprimé.

 

Une analyse approfondie depuis la State University of New York, par Sara Margolin. Cette dernière estime que le ralentissement de lecture et le renforcement d'immersion vont naturellement de pair. Selon elle plus on passerait de temps à parcourir les mots, et plus on serait en mesure de s'en créer une représentation visuelle. En revanche on aurait beau lire sur du papier, si celui-ci renvoie régulièrement à des notes et annexes, l'immersion en serait diminuée sans même souffrir de connectivité.

 

Julian Baggini dénonce la relecture au rang des habitudes qui nuiraient à la « métacrompéhension », soit la capacité à savoir si on a finalement compris ou non un texte que l'on vient de lire, selon plusieurs études qu'il a observées. Il conclut de sa compilation que les actuelles réflexions à propos des formats de lecture, numérique et papier, sont trop superficielles. Qu'il est important de ne pas négliger l'ensemble des facteurs qui entrent en jeu dans les réactions du cerveau.