Francis Esménard, éditeur de Zemmour : “Il faut un certain courage” pour le publier

Nicolas Gary - 20.10.2016

Edition - Les maisons - Eric Zemmour terrorisme - Albin Michel Zemmour - Francis Esménard


La liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres, c’est un peu l’idée véhiculée depuis quelques semaines. L’affaire – de plus ! – Zemmour a mis un éclairage prévisible sur la maison d’édition Albin Michel. Laquelle publie également Philippe de Villiers. Oui, mais la liberté de publier, n’est-ce pas...

 

Albin Michel

vitrine de la maison Albin Michel - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Tout avait débuté avec un mauvais alignement d’astres : la maison assurait en effet la promotion de son auteur star, dans une publicité qui fera date. « L’ennemi public n° 1... est n° 1 des ventes », assurait la réclame, pleine d’entrain. Relevée par Guy Birenbaum, la page de pub avait fait forte impression. Mauvaise impression, et la quadri n’y était pour rien. 

 

 

 

Puis, comme un malheur n’arrive jamais seul, voici que le chroniqueur se fendait d’une nouvelle saillie qui lui valut rapidement une enquête pour apologie du terrorisme. Un entretien dans Causeur, et la roue se mettait allègrement à tourner. 

 

Moi, je prends l’islam au sérieux, je ne le méprise pas ! Je ne pense pas que les djihadistes soient des abrutis ou de fous. Au sommet, il y a des théologiens qui appliquent exactement leur idéologie coranique et légitiment tous leurs actes par des sourates ou des actes du Prophète. Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient – ce dont nous ne sommes plus capables. Éric Zemmour

 

 

Les familles de victimes des attentats de Nice et d’autres y voyaient l’insupportable goutte d’eau faisant déborder la vasque, déjà bien remplie. Maître Samia Maktouf, avocate de famille de victimes d’attentats, ainsi que SOS Racisme et la Fédération nationale des victimes d’attentats et d’accidents collectifs (FENVAC), en appelaient au procureur de la République. 

 

La droitisation française, plutôt visible ?

 

Pour enfoncer le clou, Le Monde publiait un article écorchant sans politesse la maison d’édition. C’est que dans le livre de Zemmour, réunissant les chroniques diffusées sur RTL Un quinquennat pour rien, dans la digne lignée du Suicide français, avait de quoi inquiéter. 

 

Citant un ancien dirigeant d’Albin, Le monde explique : « Le centre de gravité d’Albin Michel est indiscutablement à droite, et la droite se déportant actuellement vers son extrême, il est logique que la maison vire de bord. Mais il n’y a pas d’adhésion d’Albin Michel aux thèses identitaires. »

 

Albin Michel était alors pointée par nos confrères comme la « vitrine de la droitisation de la société française ». Et charge à qui voulait lire entre les lignes de s’en donner à cœur joie. Pourtant, toute la maison ne fait pas cause commune avec le cas Zemmour. Selon nos confrères, un courrier signé par une vingtaine d’éditeurs et chefs de service affirmait leur désapprobation vis-à-vis de la fameuse publicité. 

 

L’enquête pour apologie du terrorisme n’aurait pas arrangé les choses, mais Francis Esménard, petit-fils du fondateur, à l’occasion d’une réunion commerciale, aurait de toute manière balayé la chose, estimant la publicité « formidable ». Et no comment.

 

Le Figaro, chez RTL, on condamnait pourtant

 

Pourtant, tant la société des journalistes de RTL que celle des journalistes du Figaro, s’étaient désolidarisées – pour dire le moins – de leur direction. Toutes condamnaient les propos excessifs du polémiste : 

 

Le Figaro a toujours condamné les attentats commis en France ces derniers mois.

Il n’y a rien de « respectable » à égorger un prêtre dans une église. Rien de « respectable » à assassiner des enfants juifs dans un école. Rien de « respectable » à prendre le volant d’un camion pour écraser et tuer 86 personnes un soir de 14— Juillet. Rien de « respectable » à massacrer nos confrères de Charlie. Rien de « respectable » à mitrailler des terrasses de café. Rien de « respectable » à transformer une salle de concert en champ de tir. (via Buzz Feed)

 

 

Et jusqu’à lors, rien n’avait fuité de chez Albin Michel. Aucune prise de position, aucune réaction. Jusqu’à un entretien acordé à Jérôme Dupuis pour l’Express, où Francis Esménard dénonce « cette dictature de la bien-pensance ». Il évoque ainsi un passage sur Vichy, tiré du Suicide français, dédouanant au passage l’auteur Zemmour : « Peut-être Éric Zemmour a-t-il exprimé cela un peu maladroitement... » 

 

Le courage de publier Zemmour

 

S’il refuse de faire paraître des écrits de Marine Le Pen, il fait état de principe, les siens : Zemmour devrait-il être interdit de publication ? « Ce n’est pas ma conception de la liberté. » Et de pointer « une certaine intelligentsia de gauche » qui aurait une fâcheuse tendance à « toujours ostraciser ceux qui ne sont pas d’accord avec elle ». 

 

« Au lieu de pousser des cris outrés, que ceux qui ne sont pas d’accord avec lui réfutent ses thèses ! Je serais même prêt à les éditer, tant qu’il n’y a pas d’attaques ad hominem contre Zemmour », encourage même le patron. Car Zemmour est intouchable, par l’angle Albin Michel. En effet, n’ayant jamais été condamné pour des textes qu’a fait paraître la maison, Francis Esménard estime être à l’abri – et dans son rôle. D’autant que le renforcement législatif contraint – pour ne pas dire musèle – les éditeurs : au XVIIIe siècle, affirme-t-il, les maisons étaient plus libres. 

 

En tout cas, pas question de céder d'un pouce, même quand, en interne, on lui adresse un courrier de protestation signé par les salariés. « [J]e ne me laisserai pas dicter ma politique éditoriale par de telles méthodes. On a déjà assez fort à faire avec les anathèmes lancés de l’extérieur. »

 

Et sur le cas du polémiste, de revendiquer une certaine audace : « Être l’éditeur d’Éric Zemmour, c’est lourd à porter. Il faut un certain courage. » Mais Albin Michel est apolitique, garantit le patron : « Une maison d’édition est un être vivant où différentes opinions doivent s’exprimer. » Des opinions qui ne peuvent se détacher des chiffres de vente : Le Suicide français s’est écoulé, selon Edistat, à près de 300.000 exemplaires, et Un quinquennat pour rien approche des 50.000. 

 

« Je crois que les ouvrages dont nous parlons sont en phase avec le pays et, s’ils ont tant de succès, c’est que les lecteurs, plutôt que d’y chercher des révélations, se sentent confortés d’y trouver et d’y lire ce qu’ils ont envie d’y trouver et d’y lire », note le patron d’Albin Michel. Une autre manière de présenter les choses.