Françoise Nyssen défend une liberté de la presse à deux vitesses

Antoine Oury - 15.11.2017

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Le ministère de la Culture a découvert dans Le Monde une fuite de documents dont il a été la victime : un document interne relatif au CAP 2022, la grande réforme de l'action publique, et qui porte sur l'audiovisuel public, les musées nationaux, la création artistique ou encore la politique des archives, a été diffusé par le quotidien. La ministre de la Culture Françoise Nyssen a réagi en annonçant le dépôt d'une plainte contre X, alors qu'elle défendait il y a quelques mois « la protection du secret de leurs sources ».


Françoise Nyssen - Partir en livre
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


 

Un ministère garant de la liberté, de la pluralité et de l'indépendance de la presse qui porte plainte après la diffusion des résultats d'une enquête ? Voilà qui n'est pas commun : en faisant part de son « intention de porter plainte contre X après cette diffusion de documents provisoires, qui n’avaient pas vocation à être rendus publics », Françoise Nyssen a marqué un tournant dans l'histoire du ministère de la Culture.

 

Certes, les documents publiés par Le Monde sont gênants pour la Rue de Valois : les mesures sur l'audiovisuel public, qui évoquent le regroupement de France Télévisions, Radio France et d'autres organes d'information au sein d’une structure commune, mais aussi la suppression de France Ô, ont immédiatement fait réagir les personnels concernés et leurs représentants.

 

« J’ai découvert, avec stupéfaction, que des documents internes au ministère de la Culture avaient été divulgués. Il s’agit de documents contenant des pistes de travail, et non validés » a indiqué Françoise Nyssen dans un communiqué de presse, sans évoquer les « pistes de travail » en question. « Si Madame Nyssen est “stupéfaite” de la fuite de ces documents dans la presse, nous le sommes quant à nous en découvrant ses projets. Nous demandons à la ministre de la Culture la transparence la plus totale sur les projets d’action publique 2022 en dévoilant ces textes et en les mettant aux débats des professionnels », a indiqué la CGT dans un communiqué.

 

Si ces documents sont des pistes de travail, ils n'en sont pas moins importants pour le débat public, et, surtout, le dépôt d'une plainte contre X relève d'une stratégie d'intimidation qui semble en contradiction avec les missions et le discours de la ministre de la Culture.

 

Le jeudi 14 septembre dernier, devant les professionnels de la presse, à l’occasion de la Fête de L’Humanité, Françoise Nyssen avait en effet promis de s'investir dans la défense de la liberté de la presse. « Une liberté n’est jamais acquise : elle est continûment conquise. Nous veillerons à celle de la presse. Sans faiblir », expliquait-elle alors. « Je souhaite que l’on poursuive la réflexion lancée par la récente loi Bloche, pour renforcer la protection du secret de leurs sources. Et nous sommes là, évidemment, pour assurer la protection de leur personne : en France — je n’ai pas besoin de le dire. » Le faire serait peut-être un bon début, dans ce cas.

 

Françoise Nyssen avait alors dressé un parallèle entre édition et presse pour en évoquer la fragilisation économique, la perte de « valeur » au sens financier du terme. Au moment d'évoquer leur valeur culturelle et politique, Nyssen citait Hugo « Vous êtes les gardiens du pluralisme, et donc du débat d’idées. Vous êtes “le verbe” de la démocratie. »

 

La menace d'une plainte ne coïncide pas vraiment avec ces déclarations, deux mois après que Françoise Nyssen les ait prononcées. « Cette démarche est inquiétante, encore plus venant de la ministre de la culture, chargée de la communication. Car, si son entourage assure que la plainte ne vise pas Le Monde, elle cible, de façon évidente, nos sources d’information en cherchant à les tarir par la menace de poursuites judiciaires », indique Luc Bronner, directeur de la rédaction du Monde.

 

Ce n'est pas la première fois que le gouvernement d'Édouard Philippe a recours à la plainte : en juin, la ministre du Travail Muriel Pénicaud avait déposé deux plaintes, l'une pour vol et l'autre pour recel, contre X. Elles visaient « le fonctionnaire en poste qui a fait fuiter », selon un proche d'Édouard Philippe, qui s'exprimait auprès de l'AFP. La plainte pour recel avait été retirée, mais pas la seconde.