Françoise Nyssen : la société civile face aux contradictions politiques

Nicolas Gary - 11.07.2018

Edition - Société - Françoise Nyssen édition - chaine livre Nyssen - Macron Nyssen courage


« On hésite entre consternation, dépit et sarcasme. » À la découverte du décret faisant état du conflit d’intérêts qui concerne Françoise Nyssen, ancienne éditrice nommée ministre de la Culture, le secteur du livre fronce les sourcils. Tant parce que ce décret est incompréhensible – littéralement – que parce que ses conséquences préoccupent...


Ouverture des bibliothèques
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Au désarroi s’ajoute évidemment une note de solidarité : « Elle est dépossédée de tout, par le président qui est venu la solliciter pour ce poste. C’est un désaveu terrible pour elle. Mais la preuve aussi d’une grande lâcheté de la part de Macron », déplore un éditeur jeunesse – qui n'est pas du groupe Actes Sud. Et ils, comme elles, sont nombreux à suggérer à Françoise Nyssen « de claquer la porte, et de les envoyer se faire fou*re », tant la position devient intenable. 

 

Le numéro que vous avez composé...
 

Certains se réfugient derrière le cynisme, pour défier le sérieux de la situation : « Mis à part macramé et poterie, que lui reste-t-il ? » Et de poursuivre, plus méthodiquement : « Les bibliothèques et les horaires d’ouverture sont revenus à Orsenna. Leïla Slimani a pris en charge la francophonie. L’audiovisuel, c’est Macron qui le dirige... Quant au cinéma, c’est le CNC. » Alors oui, que reste-t-il à la ministre ? 

 

Un proche du dossier analyse : « En la coupant de son secteur d’origine, son rôle se vide d’une partie non négligeable de sa substance. Le livre reste la première industrie culturelle en France : comment, si elle n’a pas le droit, du fait du conflit d’intérêts, d’interagir avec le Syndicat national de l’édition ou d'autres opérateurs, pourrait se mener une politique ministérielle d’ampleur ? »

 

Ne plus parler avec le SNE, certes, ou alors ne pas parler à voix haute, c’est certain. « Sera-t-elle simplement tenue informée ? Une chose est certaine, c’est que l’on se prive de son expertise sur l’édition », relève-t-on. C’était d’ailleurs la ligne de défense que Françoise Nyssen avait adoptée, répondant à ActuaLitté : « Ça pose la question, propre à toute personne venant de la société civile, et c’est pour cette raison – 40 années de travail dans le privé ou l’associatif – que l’on est venu me chercher. »

 

Joann Sfar, devenu depuis quelque temps un des portes-paroles des auteurs dans leurs revendications sociales, avait résumé l’esprit en un message crispé.

 

 

 

Thomas Cadène, scénariste, n’hésite pas à verser dans le sarcasme, face au ridicule ambiant. 

 

 

 

Société civile expérimentée contre technocratie interchangeable
 

Dans les faits, personne n’est dupe : « La force du lobbying du SNE ne diminuera pas : pour les grands patrons de l’édition, avoir accès à Édouard Philippe n’est pas vraiment un problème », assure un visiteur du soir. « La DGMIC [Direction générale des médias et des industries culturelles, NdR] continuera de s’occuper du livre, mais son travail se fera en lien avec Matignon. » Quant aux décisions trop sensibles... elles lui reviendront également. 

 

Pour autant, personne ne comprend la distinction opérée par le décret. « Le Centre national du Livre et Actes Sud, personne ne peut le contester, même si l’on borde la situation, cela reste trop compliqué. » Mais qu’elle soit exclue de la « régulation économique du secteur de l’édition littéraire » laisse pantois. « Si le secteur de la librairie et des bibliothèques, ou encore les négociations avec les auteurs pour le statut social lui sont préservés, est-ce à dire qu’il ne s’agit pas là de segment en lien avec l’économie ou la régulation ? »

 

Et l’on en revient à la sacro-sainte chaîne du livre, brisée par les choix d’Emmanuel Macron, tout fraîchement président, et qu’il n’assume désormais plus. « Cette histoire de conflit d’intérêts pose des questions de société profondes : doit-on comprendre qu’une personne issue de la société civile serait incapable d’agir pour le bien commun ? » Question de devoir pour Sciences Po : on relève les copies dans 4 heures...

 

Un rapport à la démocratie que l’on interroge, la défection du président qui l’a nommée et le gouffre de doutes qui s’ouvre : « De quel crédit disposera-t-elle désormais, à présent qu’on lui a enlevé la légitimité d’intervenir sur certains sujets de l’économie du livre ? »

 

 

 

“Et demain, c'est loin” (IAM)
 

D’ailleurs, la tentative du porte-parole de La République en marche à l’Assemblée nationale, Gilles Legendre, montre combien l’exécutif n’est pas à l’aise : « Il n’y a pas de décisions sur le livre tous les quatre matins. C’est une toute petite portion de l’activité de Mme Nyssen, qui est par ailleurs est aussi ministre de la Communication », rapporte France Info.

 

Sauf qu’une ministre, venue du livre, et amputée du livre, cela interroge. Sur le sens même de l'action, de la portée de sa parole, de la capacité d'engagement, etc.

 

Pour le secteur, son action se résumera-t-elle à l’inauguration de manifestations littéraires, comme pour Partir en livre ce jour même, ou la convention tripartite signée avec Jean-Michel Blanquer (Éducation nationale) et le Labo des histoires ? 

 

ActuaLitté a pointé qu’au cours de son mandat, au moins deux prises de position flirtaient avec l’authentique conflit d’intérêts : son rejet net du prêt numérique en bibliothèque et la tentative de relancer le projet ReLIRE. Toujours avec, à l'esprit, que les intérêts des éditeurs étaient soutenus par la rue de Valois sur ces sujets. Avec une ex-éditrice ministre, on faisait d'une pierre deux coups. « C’est ici que le débat démocratique intervient... », conclut une actrice du livre. « A-t-elle véritablement franchi la ligne, ou sont-ils nombreux à avoir voulu qu'elle la franchisse ? »

Son courage, en tous cas, est déjà d'avoir supporté l'attitude de l'Élysée. Mais la solution pourrait en effet bien passer par une poignée... de porte
 




Commentaires

Un éditeur au ministère de la culture? Macron via Philippe savait, et l'intéressée aussi...Ce camouflet était prévisible, si camouflet il y a.
Ah oui en effet, terrible, ce décret qui vient briser dans son élan l’un des ministres de la culture les plus innovants, les plus audacieux, les plus attentifs de ces cinquante dernières années.

Au moins.

Enfin non.

Mme Nyssen a été depuis sa nomination d’une telle inconsistance qu’on aimerait bien qu’elle comprenne le signal et prenne la porte.

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.