Gabriel Matzneff : la France des Lettres, des luttes, délite

Victor De Sepausy - 02.01.2020

Edition - Société - Gabriel Matzneff - pédophilie consentement - livre biographie pédophile


Depuis que la bombe a été lâchée, le monde du livre se sent un peu à l’étroit : les écrits de Gabriel Matzneff, jusqu’à lors peu exposés, se retrouvent désormais au cœur de la polémique. Le comportement revendiqué de l’écrivain — versant ouvertement et clairement dans la catégorie « crime sexuel » — est désormais condamné. Et l’on voit fuser de toutes parts les commentaires… 


Gabriel Matzneff - crédit INA
 

« J’ai passé l’âge de faire la morale aux gens. C’était un auteur de la maison bien avant que je devienne patron de La Table Ronde. Et ça l’est resté. Simplement, j’ai refusé de publier ses carnets intimes, parce que justement il y avait cette espèce de complaisance, comme ça, érotico-pédo-truc qui ne me plaisait pas. »

L’intervention de Denis Tillinac, qui dirigea la maison entre 1992 et 2007, montre que le recul est de mise — et la prise de distance avec. Sur Europe 1, l’éditeur précise qu’il a refusé plusieurs ouvrages. Des choses dérangeantes, parce que, malgré l’époque, les actions de Martzneff n’étaient pas non plus anodines. 

« On est dans un phénomène de société. Il y a comme ça une espèce de puritanisme qui arrive des États-Unis. J’y adhère pas, mais je ne voulais pas publier ça. Donc je ne l’ai pas fait », poursuit-il. 
 

Âge déraison


Avec la sortie du livre de Vanessa Springora, Le Consentement, le voile se lève sur l’écrivain, directement mis en cause. Racontant ses relations avec l’homme qui avait 50 ans, quand elle n’en avait que 14, c’est toute l’attirance pour les jeunes gens qui est dénoncée. Et pour certains, l’argument de l’époque — o tempora, o mores, comme clamait Cicéron — n’a rien de recevable. 

Sylvie Brunel, dans Le Monde, publie une tribune qui fustige ce refuge de l’avant : née en 1960, elle raconte comme, en 81, elle perçut la parution de Ivre du vin perdu. Elle parle d’« une apologie de la pédophilie où, comme dans l’ensemble de son œuvre, les mères étaient systématiquement dépeintes comme des empêcheuses de baiser en rond, petits garçons comme très jeunes filles ». 

Mais en aucun cas, alors que François Mitterrand venait d’être élu, les esprits n’acceptaient plus facilement qu’aujourd’hui la pédophilie. « Ne croyez pas que l’époque était libertine ou tolérante. […] La coupure entre une élite hors sol, totalement déconnectée des réalités quotidiennes et des valeurs de la société, qui est apparue clairement avec la crise dite des “gilets jaunes”, a été un des moteurs des révolutions sociales françaises », poursuit-elle.  
 
Matzneff choquait déjà alors, mais, ajoute l’autrice : « L’indécence avec laquelle cet homme, qui avait l’âge de nos parents […] nous était simplement insupportable. Mais nous n’avions pas voix au chapitre, nous ne pouvions que subir. » 
 

Le courage de jadis, et naguère


Subir, probablement ce avec quoi le livre de Vanessa Springora veut rompre : subir la honte, le silence, subir le corps de l’autre, quand on n’a pas vraiment la conscience ni les armes. Car, si l’on ne parle pas de viol dans toutes ces affaires, assurément, cette notion de consentement, qui donne à l’ouvrage son titre, est fortement interrogée. Le refus, exprimé par un adolescent, existe-t-il ?



« Animateur d’émissions littéraires à la télévision, il m’aurait fallu beaucoup de lucidité et une grande force de caractère pour me soustraire aux dérives d’une liberté dont s’accommodaient tout autant mes confrères de la presse écrite et des radios », assurait pour sa part Bernard Pivot, rapidement pointé du doigt, alors qu’était exhumée l’émission Apostrophe du 2 mars 1990, avec… Matzneff en invité. 

« Ces qualités, je ne les ai pas eues. Je le regrette évidemment, ayant de surcroît le sentiment de n’avoir pas eu les mots qu’il fallait », continue le journaliste dans le JDD. Autre époque, autres mœurs, autre courage, donc.

Au sortir de mai 68 où il était interdit d’interdire, « [l]e monde des livres et la littérature se jugeaient alors au-dessus des lois et de la morale ». 
 

En attendant la plainte hypothétique


Reste alors à comprendre comment cette vague d’écœurement et de dégoût s’exprimera : Laure Dourgnon, juriste spécialiste des droits de l’enfant et du droit de la dignité, précise que sans plainte déposée, aucun recours ne pourra se mettre en place. Or, la notion de majorité sexuelle est également au cœur des problématiques juridiques que pose une telle situation. 

Selon l’article 222-22-1 du Code Pénal, dans le cas d’un mineur de moins de 15 ans, « la contrainte morale ou la surprise sont caractérisées par l’abus de la vulnérabilité de la victime ne disposant pas du discernement nécessaire pour ces actes », rappelle-t-elle sur LCI

Considérera-t-on comme victimes de viol les victimes de Matzneff, dans l’hypothèse d’une procédure ? Le délai de prescription de 30 ans qui court permettrait-il de donner à certains et certaines la latitude nécessaire pour obtenir une condamnation ? 

« Il [Gabriel Matzneff] pourrait se défendre en disant que tout cela était imaginaire, que ses récits n’étaient formulés à la première personne que pour ajouter un style littéraire, etc. Mais cela semble peu probable qu’il fasse un démenti, après s’être vanté toute sa carrière dans les médias de la véracité de ces aventures », souligne toutefois la juriste.

En attendant, les ouvrages de l’auteur sont toujours en vente, et l’association Innocence en danger — qui avait porté plainte en 2014, en vain — demande de nouveau leur retrait. Homayra Sellier, présidente et fondatrice, n’a pas changé de discours : « Aujourd’hui j’ai relu des passages des livres de Gabriel Matzneff et ses propos me choquent encore plus aujourd’hui. Ce sont des propos dangereux qui ne doivent pas tomber dans les mains de n’importe qui, car ils font l’apologie du viol et le banalisent. » (via L'Express)


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