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Gafas, auteurs et autopublication : regard d'Hugues Jallon sur l'édition (Le Seuil)

Nicolas Gary - 03.07.2018

Edition - Société - Hugues Jallon Gafa - rentrée littéraire Seuil - auteurs rémunération régime


Se présentant en « homme de combat », Hughes Jallon a pris la tête des Éditions du Seuil. De combat, parce que, son métier d’éditeur, il affirme l’exercer dans un contexte de crise depuis ses premiers temps – celle des sciences humaines, voire celle du livre, tout simplement...



 

 

« Aujourd’hui, nos adversaires, on les connaît ce sont essentiellement ce que l’on appelle aujourd’hui les GAFAs [Google, Apple, Facebook, Amazon, Ndlr]. [...] Ils constituent un défi majeur pour les entreprises d’édition. Ils ont depuis des années entrepris une politique de déstabilisation de nos modèles économiques à leur bénéfice [...] de leur chiffre d’affaires, qui parfois représente jusqu’à plusieurs fois le PIB de certains pays. Et malgré ça, et c’est peut-être la surprise qui doit nous donner confiance, le livre résiste. Il n’a pas connu le destin de la musique ni à certains égards, du cinéma. » 

 

Le marché demeure « relativement stable, les pratiques de lecture effectivement [...] peuvent donner des signes inquiétants. Mais si l’on regarde depuis vingt ans, le livre résiste et résiste magnifiquement. Alors que l’on est face à des adversaires qui sont d’une puissance absolument inouïe et inédite dans l’histoire du livre. »

 

 

 

Pour Seuil, « c’est un nouveau départ avec ce nouvel actionnaire », puisque le groupe a été racheté en décembre 2017 par Média Participations. Institution du paysage, certes, le Seuil reste « une maison beaucoup plus jeune que ses concurrents [...] et une jeunesse que j’aimerais qu’elle retrouve ». Autrement dit, « occuper le terrain du débat d’idées et du débat littéraire ». 

 

Les traditions de critique et de pensée, au Seuil, sont multiples : s’y côtoient plusieurs courants, depuis toujours, insiste le patron de la maison. « La taille et la diversité de publication du Seuil lui permettent de prendre et d’occuper toute la place », qui lui revient, bien sûr. 

 

Régime et situation des auteurs
 

Côté auteur, c’est le changement de régime social et fiscal qui se profile. Quelle réponse un patron de maison peut-il apporter ? « Nos auteurs », répond Hugues Jallon, « on va continuer de les accompagner ».

Et réagissant aux propos de Joann Sfar sur France inter, il nuance : « C’est un auteur de bande dessinée et c’est une activité d’auteur à plein temps. Ce qui est moins le cas pour un auteur de sciences humaines, de littérature, qui souvent – j’avais publié un ouvrage de Bernard Lahire sur la Condition littéraire, qui montrait que 80 %, voire 90 % des auteurs en France avaient un second métier. Et c’est le cas aussi des grands écrivains. On n’a pas oublié que Kafka travaillait dans les assurances, que Francis Ponge avait un autre métier et écrivait ses textes, vingt minutes le soir avant de dormir comme il disait. »

 

L'histoire gardera la “ministre éditrice qui
aura massacré les écrivains” (Joann Sfar)

 

Ces exemples ne sont nullement des « excuses pour dire qu’il faut mal payer les auteurs, mais on est dans une situation aujourd’hui où l’édition est prise entre les revendications tout à fait légitimes des auteurs, qui sont le cœur... ils forment ce sans quoi nous n’existerions pas. Et ces acteurs dont je parlais au début, ces GAFAs, qui sont d’une puissance ahurissante, et au milieu, l’édition doit trouver son modèle d’affaires et tirer les leçons de ce qui est arrivé à la musique ».

 

Surproduction et contrat d'édition


Quid, alors, de la surproduction ? Reconnaissant « une part de surproduction » dans le paysage éditorial, Hugues Jallon y voit aussi une diversité éditoriale. Publier moins de livres serait « une prime aux best-sellers et une concurrence accrue entre les textes moins nombreux pour gagner plus de lecteurs ». Conserver richesse et la diversité implique d’accepter que certains livres n’auront pas d’existence. « C’est la dure vie d’éditeur : on fait un métier où l’on produit des prototypes, 300, 400, 600 par an. On ne fait pas d’étude de marché [...] et tous n’ont pas le même destin. Mais un éditeur veut toujours que ses livres se vendent et se lisent. »

 

Du reste, la dépendance de l’auteur, en regard de la maison qui le publie, n’est-ce pas l’un des problèmes les plus délicats ? « L’éditeur dépend de son auteur aussi et il y a un rapport de force qui existe, se matérialise dans le contrat d’auteur. Y’a des clauses qui sont légales, qui se négocient au niveau de l’interprofession, et certain nombre sont à discuter entre l’éditeur et l’auteur. » Suivant les contrats, au Seuil, les auteurs de romans gagneraient entre 10 et 12 % de droits d’auteur, soit dit en passant.

 

Autopublication, musique... et neutralité du net
 

Ce qu’il faudra envisager, c’est la rémunération des auteurs au cours de prestations, indique-t-il. D’autant que certains gagnent mieux leur vie avec ces représentations qu’avec leurs droits d’auteur. Quant à l’attractivité de l’autopublication ? « Oui, c’est un vrai risque : on voit bien que l’autoédition par Amazon fonctionne, crée un business. [...] Je pense qu’il faut se faire confiance. Nous avons résisté beaucoup mieux que la musique à l’irruption de ces géants et leur capacité d’attraction. [...] Nous avons fait les choses bien, par rapport à ce qu’a pu faire la musique. »
 

Gaëlle Nohant : “Je vis de ma plume. Survis serait plus juste”

 

Et de donner en exemple les multiples changements de support : vinyles, cassette, CD puis MP3, et le rachat systématique des supports à mesure de l’évolution des outils de lecture. « Si on avait eu la possibilité de revendre sur d’autres supports tout Proust, tout Zola, etc., on se porterait très bien. » Le livre de poche ou le livre numérique représentent tout de même des supports diversifiés – et le format numérique est loin d’avoir apporté un tarif accessible. Surtout quand l’ebook est au même prix que le livre de poche – voire souvent plus cher...
 

Un mot tout de même sur la directive droit d’auteur européen : « Il est très important de défendre la neutralité du net, et il y a des acteurs qui le font très bien. Il ne faut pas que ce genre de réforme ouvre la voie à des reculs en matière de neutralité et de liberté du web. »

 

Avec cinq romans de rentrée, Le Seuil resserre ses sorties, « et j’ai l’impression que nos collègues et concurrents sont en train de nous imiter ». Avec deux grands noms, évidemment : Les cigognes sont immortelles, d’Alain Mabanckou et Frère d’âme, de David Diop. 
 

Réécouter l’émission, par Olivia Gesbert





Commentaires

Comparons l'auteur à un pays producteur de pétrole : à ce producteur, on achète bien son pétrole brut et on ne lui fait pas payer les intermédiaires qui vont en faire de l'essence raffinée pour nos moteurs que je sache ? Alors l'éditeur pourrait très bien acheter à l'auteur son manuscrit brut de pomme. On oublierait les droits d'auteur qui sont une forme de dépendance vis-à-vis du pouvoir économique et on négocie un bon prix sur son manuscrit. Si celui-ci marche, ensuite l'auteur sera en force pour faire monter les enchères. Le problème de l'auteur c'est qu'il rechigne à jouer le jeu de l'économie. Tout auréolé de son mythe et de ses prix, il se tient bien sagement assis comme un bon élève reconnaissant de la patrie dans l'ombre tutélaire de ceux qui décident pour lui.

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