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Gallimard, Hemingway et Publie.net : le vainqueur ne gagne rien

Clément Solym - 18.02.2012

Edition - Justice - Ernest Hemingway - Editions Gallimard - contrefaçon


Exclusif ActuaLitté : La situation se corse. En décidant de publier une traduction du Vieil homme et la mer, François Bon n'a pas simplement mis les pieds dans le plat de la contrefaçon. Pour faire simple, Publie.net vient de contraindre les éditions Gallimard à réagir, sous peine de se voir rappeler à l'ordre par le contrat qui les unit à la succession d'Ernest Hemingway... Une pure folie...

 

Il faut comprendre quelque chose de pas évident : mort en 1961, Ernest Hemingway ne tombera dans le domaine public qu'en 2031. Et même s'il est dans le domaine public au Canada depuis cette année, aux États-Unis, comme en France d'ailleurs, la durée à respecter sera de 70 ans. 

 

« Les éditions Gallimard sont cessionnaires des droits. Nous avons négocié directement avec la succession d'Hemingway, et nous sommes en relation directe avec eux », nous précise Alban Cerisier, secrétaire général des éditions Gallimard. De fait, Gallimard avait donc acheté les droits de l'oeuvre anglaise, pour en réaliser une oeuvre dérivée, qui prend la forme, tout simplement, d'une traduction, celle de Jean Dutour. 

 

Antoine Gallimard

 

Si l'oeuvre était tombée dans le domaine public partout dans le monde, Publie.net n'aurait aucun problème. Mais là, c'est un peu différent, nous explique un avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle. « En fait, tout porte à croire que contractuellement, les éditions Gallimard ont acheté les droits exclusifs de publication d'une oeuvre dérivée. Personne d'autre n'a donc le droit de commercialiser, sur le territoire français, une traduction d'Hemingway. Et le support, numérique ou papier, importe peu. »

 

"Nous sommes tenus contractuellement de faire respecter ces droits"

 

De là, une situation pour le moins étrange : Gallimard jouit donc des droits exclusifs de la commercialisation sur le territoire français, nous confirme la maison. Mais surtout, en décidant de publier, « probablement en toute bonne foi », estime l'éditeur, sa traduction, François Bon aurait donc mis en danger... les contrats qui unissent la succession Hemingway à son éditeur français. Gallimard...

 

« Si on suit strictement la règle, nous sommes en effet les seuls à pouvoir publier une traduction de cette oeuvre. Mais vis-à-vis de la succession Hemingway, on ne pouvait pas faire autrement que de réagir en demandant le retrait de ces oeuvres. Nous sommes tenus contractuellement de faire respecter ces droits. François Bon n'avait probablement pas connaissance de ces accords contractualisés », conclut la maison.

 

C'est donc la protection du droit d'auteur qui est bien au centre du problème : la succession Hemingway a confié à Gallimard le devenir des oeuvres du romancier en France, et Gallimard doit donc répondre de tout ce qui se passe. Et en l'état, c'est bien l'éditeur de la rue Gaston Gallimard qui serait mis en cause, plus encore que François Bon, puisqu'il a la charge de défendre l'oeuvre, et d'en assurer la protection, sur le territoire français.

 

En fait, en publiant cette traduction, Publie.net mettait tout bonnement les éditions Gallimard en danger, si celles-ci n'avaient pas réagi en demandant le retrait des oeuvres...

 

« Cette contrefaçon n'est effectivement pas banale », nous assurait Antoine Gallimard, lui-même étonné de voir commercialisée cette oeuvre. « Notre travail d'éditeur est de protéger les oeuvres, les textes, les auteurs, et nous sommes amenés à le faire dans toutes les circonstances. » 

 

Commencez par parler de nos auteurs...

 

On ajoutera pour conclure simplement la dernière mise à jour du billet de François Bon, sur Tiers livre : « Désolé, amis journalistes, mais je n'ai rien de plus à ajouter. Tout est dans le blog, et réciproquement. Le dis, et le redis : la vraie révolution, c'est quand vous commencerez à parler de nos auteurs et de nos textes, et pas venir respirer par ici sous prétexte que M Gallimard vient nous fiche un étron sur la figure (ai déjà subi ça dans les bizutages école d'ingénieur en 1972, c'était déjà symptômes d'un monde qui mourait, pas le même, mais même histoire).


Et JE NE ME SERS PAS DU TÉLÉPHONE. »

 

Evoquons également le commentaire d'un éditeur qui vient de nous contacter, pour résumer la situation : « La contractualisation telle qu'elle est réalisée met donc Gallimard dans la peau du flic à qui serait alors reproché le cambriolage, parce qu'il ne surveillait pas assez bien. Drôle de retournement de situation. »



Mise à jour 18h51 :


Depuis le fil Twitter de Gallimard, on apprend finalement que la demande de dommages-intérêts est retirée : « Gallimard n'a rien contre Publie.net et ne demande pas de dédommagements à FBon. Passez un bon week end.» Et d'ajouter : « La maison Gallimard aurait été heureuse de prendre connaissance de la traduction de FBon pour lui proposer une publication... »


Ca sentirait la communication de crise ?



Mise à jour 19h34 :


François Bon sur son compte Twitter traite les éditions Gallimard de « MENTEUR », précisant « j'ai la lettre ».Ce à quoi les éditions Gallimard ont encore répondu :  « Il n'y a jamais eu de lettre de demande de dédommagement envoyée par Gallimard  ». Ambiance, ambiance...

 

Mise à jour 19h52 :

 

Ultime rebondissement, et « affaire close », estime désormais l'éditeur, sur Tiers Livre.

J'ai eu connaissance à 12h45 de la lettre comminatoire de Gallimard à mes diffuseurs, les enjoignant de retirer immédiatement de la vente ma traduction du Vieil homme et la mer, et ajoutant à l'attention d'un au moins de ces diffuseurs la mention que des dédommagements seraient exigés en fonction du nombre d'infractions constatées, contrairement aux tardives et mesquines rectifications de Gallimard sur son compte twitter.

J'ai procédé dans la minute au retrait de cette vente via la plateforme de mon diffuseur l'Immatériel-fr. Elle a été effective dans la minute chez l'essentiel de nos diffuseurs, dont notre propre plateforme, ePagine, iTunes, délai de quelques heures pour Fnac et Amazon.

J'estime donc avoir obtempéré à la demande qui ne m'a toujours pas été communiquée, les éditions Gallimard considérant indigne d'eux-mêmes une telle démarche.

 

La déception est grande, à l'évidence, « un petit morceau de moi ce soir qui m'est enlevé », explique François Bon.

 

« L'hostilité active du Syndicat national de l'édition à notre égard, le lobbying de ces messieurs les riches et puissants est trop insupportable – j'ai décidé d'annuler 2 conférences sur mutation numérique du livre, et ne parlerai plus de ces problématiques qu'à l'étranger. Je ne mettrai pas les pieds non plus au Salon du livre de Paris. Par contre, on continue le projet Impression à la demande, on continue avec nos auteurs. »

 

Parlons donc des auteurs, des oeuvres, de Publie.net

 

 

Mise à jour 23h34 :

 

A lire également ce billet, Le Vieil homme et l'édition, qui entend reposer les bases d'une discussion moins à chaud et plus reposée. Pas de méchant ni de gentil, pas de David ni de Goliath, mais clairement une situation à discuter - et surtout en éviter la radicalisation. De là le nouveau titre pour lequel nous avons opté pour cet article.