Geneviève Brisac et L'école des loisirs : “Il est temps de rétablir quelques vérités”

Nicolas Gary - 11.05.2016

Edition - Les maisons - Geneviève Brisac éditrice - école loisirs édition - ligne éditoriale changer


Fin 2015, éclatait une polémique opposant l’éditrice historique de L’École des loisirs, Geneviève Brisac, à la maison d’édition. La structure connaissait une ère de changement, laquelle n’était pas nécessairement du goût de tous. Et dans le monde de la littérature jeunesse, l’éditeur jouit tout de même d’une image prestigieuse. Ce qui rendait le malaise plus grand encore. Tout était parti du refus de plusieurs livres portés par l’éditrice, pour aboutir à une véritable tension.

 

Loulou (L'école des loisirs) - Frankfurt Buchmesse 2015

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« L’École des loisirs représente trente années d’investissement pour moi. Trente ans de ma vie. J’ai été appelée pour développer le secteur de la fiction, et travailler avec les écrivains. J’ai toujours tenté de susciter la créativité, encouragé chacun, chacune, donné confiance. Des auteurs comme Chris Donner ou Agnès Desarthe m’ont suivie parce que mon travail de directrice littéraire leur garantissait toute liberté. C’est ce que les auteurs sont toujours venus chercher. Cela et une forme d’esprit enfantin, aussi fait d’insolence », avait assuré Geneviève Brisac, sollicitée par ActuaLitté.

 

Un soutien des auteurs à travers la toile

 

Quelques semaines plus tard, un blog se créait pour apporter un plein soutien à l’éditrice, La ficelle. Sa vocation était clairement affichée : 

 

Une grande maison d’édition jeunesse, L’École des loisirs, change de cap sans prévenir. Des auteurs de romans restent à quai, d’autres sont tombés à l’eau. Dans ce blog, des auteurs concernés prennent la parole pour donner leur point de vue. Ils souhaitent dire ce que L’École des loisirs représentait pour eux ; parler littérature jeunesse, celle qu’ils aiment et qu’ils veulent écrire ; montrer leur soutien à ceux qui partent ou ceux qui restent ; et pourquoi pas parler économie, politique éditoriale et politique au sens large. Bref, dialoguer, s’exprimer et dire à Loisirs.

 

 

Et à travers le web, des auteurs apportaient leur pierre à l’édifice, en montrant leur solidarité, devant une nouvelle politique éditoriale à L’École. Isabelle Rossignol affirmait ainsi : « Aux auteurs concernés, j’ai donc décidé de m’unir pour dénoncer ces pratiques, que j’estime pour le moins abusives. Ou faudrait-il dire “modernes” ? Tant il est vrai que l’École des loisirs, avec ce virage, semble être entrée dans l’ère de l’économie de marché, cherchant des textes vendeurs et estimant visiblement qu’Arthur Hubschmid est le seul à détenir la clé de ce qui se vend. Et quelle clé lorsqu’on sait que cet homme ne lit pas de romans ! » (voir ici)

 

Fin 2015, L’École avait réagi en assurant à ActuaLitté : « Nous souhaitons poursuivre un dialogue avec Geneviève, mais l’échange est actuellement compliqué. Préparer l’avenir de la maison, sans discussion, ce n’est pas possible. Il n’y a pas une volonté de changement unilatérale de L’École : nous réclamons un esprit de collaboration, mais notre proposition semble ne pas être entendue. » Sauf que depuis quelques jours, la presse reprend l’information, alors que l’éditrice est en congé maladie. Une absence soudainement remarquée. 

 

Louis Delas, l’actuel PDG, assurait « admirer Geneviève Brisac mais regretter une dérive trop sombre ces dernières années de certains romans dans une proportion trop importante. Je veux renouer avec l’ADN de l’École des loisirs dont le but est de donner aux jeunes des clés de lecture, de leur permettre de s’identifier aux héros. Mon rôle est d’assurer l’avenir de la maison ». (La Libre

 

Mais cette intervention n’a semble-t-il pas suffi. Dans un communiqué, la maison souhaite définitivement remettre les pendules à l’heure. Voici leur texte :

 

 

L’École des loisirs publie des romans pour la jeunesse depuis plus de quarante ans.

 

Voici qu’aujourd’hui certaines interventions médiatiques posent la question de leur avenir dans notre maison et soulèvent des interrogations sur une hypothétique réorientation de nos choix éditoriaux. 

 

Nous passerions, prétend-on, de la littérature authentique au produit, de l’écrivain libre au rédacteur sans âme, de l’édition artisanale, respectueuse de la personnalité et du style des créateurs, à la fabrication d’objets façonnés pour une meilleure diffusion commerciale…

 

Il est temps de rétablir quelques vérités.

 

Geneviève Brisac est responsable, depuis 1989, au sein des équipes de l’École des loisirs, des collections « Mouche », « Neuf » et « Médium ». Nous tenons à saluer le remarquable travail accompli ainsi que la découverte d’auteurs majeurs dont s’honore notre catalogue romans.

 

Celui-ci compte aujourd’hui près de 2000 titres sous la plume de quelque 400 auteurs.

 

L’édition est un travail collectif. C’est dans cet esprit que travaillent toutes les équipes de la maison. Parce qu’elles aiment cette littérature, parce qu’elles souhaitent la faire connaître au plus grand nombre, elles sont blessées par des allégations qui voudraient faire croire le contraire. Ainsi, en l’absence de Geneviève Brisac, en arrêt maladie depuis plusieurs mois, les équipes éditoriales assurent la continuité de la programmation et préparent les publications de la rentrée et du printemps prochain, qui viendront confirmer le choix d’une littérature diversifiée, exigeante, non formatée.

 

Les lecteurs retrouveront donc, dès cet automne, les nouveautés d’auteurs connus ou moins connus : Delphine Bournay, Fanny Chartres, Sophie Chérer, Marie Desplechin, Colas Gutman, Claire Lebourg, Susie Morgenstern, Marie-Aude Murail, Christian Oster, Éric Pessan, Xavier-Laurent Petit, Dominique Souton, Hervé Walbecq, et bien d’autres, ainsi que les rééditions en « poche » de titres de Christian Lehmann, Moka et Nastasia Rugani. Ces noms disent assez que la place des romans restera essentielle à l’École des loisirs. Éditeur indépendant, nous proposerons toujours aux enfants et aux adolescents des textes audacieux et originaux.

 

Depuis 50 ans, c’est avec les bibliothécaires, les documentalistes, les enseignants et les libraires, ceux que l’on appelle les « médiateurs du livre », ces passeurs de culture qui sont des femmes et des hommes de coeur et de terrain, que nous partageons cette exigence d’authenticité, et nous continuerons.

 

Nous le réaffirmons clairement ici, et les parutions des prochains mois en témoigneront : à l’École des loisirs, les enfants et les adolescents sont chez eux, les auteurs aussi.

 

La direction et les équipes de l’École des loisirs