George Steiner, un érudit ouvert sur le monde

Clément Solym - 23.04.2008

Edition - Société - George - Steiner - livres


Au travers de son dernier essai, Les Livres que je n’ai pas écrits, George Steiner s’interroge sur un monde qui a vécu la mort de Dieu. La Shoah devient un événement dramatiquement prophétique au regard du texte biblique. Dans cette terrible épreuve, le peuple juif semble oublié par celui qui l’a élu trois millénaires auparavant. Mais où est donc passé ce Dieu ?

Une réflexion sur la disparition de la divinité :

Les Livres que je n'ai pas écrits apparaît comme un testament marquant l’idée que pour l’enseignant et érudit qu’il est devenu, Dieu n’est plus. Sa pensée s’est progressivement libérée de toute idée de transcendance. La religion ne demeure plus qu’en tant que mythe. La théologie n’est plus là que pour garantir la vitalité et la créativité.

George Steiner incarne à plus d’un titre le mythe de Babel. Né à Paris en 1929 au milieu de langues multiples, il deviendra tour à tour philosophe, essayiste, romancier, métaphysicien, critique, journaliste, voire musicologue. Ses parents sont d'origine autrichienne. Ils ont dû fuir l'antisémitisme qui régnait à Vienne.

En 1940, la famille part à nouveau, cette fois vers les Etats-Unis. Dans son dernier essai, George Steiner suggère ses regrets d'avoir été plus un intellectuel qu'un citoyen, et sa crainte de voir disparaître l'érudition avec lui.

Une éducation qui lui ouvre les portes de quatre langues différentes :

Dès son plus jeune âge, il fait l’expérience de ce monde de Babel. Avec son père, qui lui fait croire qu'un passage de L'Odyssée n'a jamais été traduit, il lit Homère dans le texte. C'est sans doute cette "épreuve" qui le placera philosophiquement parlant au pied de la tour de Babel et lui fera penser qu'autant de langues l'homme sait parler, autant de fois il est homme.

Après la Shoah, il se met à enseigner la littérature comparée en quatre langues devant des élèves qu’il passionne. Sans passion, l’enseignement n’est pas. Polyglotte dès ses premières années, il a appris presque simultanément le français, l'anglais et l'allemand, auxquels s'est ajouté un peu plus tard l'italien.

Il a été très tôt frappé par le fait qu'il existe une vingtaine de milliers de langues sur la planète. Le monde aurait certainement marché plus sûrement à l’appui d’une ou deux langues…Il avance aussi l'hypothèse que là où la vie matérielle est très pauvre, les langues sont d'une richesse prodigieuse, comme celle des Bochimans d'Afrique australe qui compte vingt-cinq subjonctifs…

Enfant, son père lui lit la Bible avant de s'endormir. Dans cette famille juive, la place du livre coïncide avec celle de l'exil et l'accomplit. Steiner ressent que la lecture est une façon de s'exiler de l'action ; que le lecteur est celui qui, jour et nuit, s'absente de l'action.

Une éternelle passion pour la musique :

Pour Steiner, le silence de l'absence de sens coïncide donc avec Auschwitz et la mort de Dieu. Dès lors, dans cette pénible modernité, l'art n'est de qualité que lorsqu'il est touché par le feu et la glace divins : Steiner affirme que lorsque la présence de Dieu est devenue une supposition intenable, et lorsque Son absence ne représente plus un poids que l'on ressent de manière bouleversante, certaines dimensions de la pensée et de la créativité ne peuvent plus être atteintes.

La question de la musique possède une valeur non seulement métaphysique mais aussi transcendantale : lorsque l'on observe une continuité dans une mélodie, c'est un phénomène unique, un langage sans équivalent, merveilleux et intraduisible. Est-il possible de traduire en français ou en allemand une symphonie de Mahler ou de Beethoven ? La musique, passion première de Steiner - à laquelle il ne put se livrer à cause de sa paralysie de la main droite -, échappe donc à toute forme de discours.

Pour se caractériser lui-même en quelques mots, George Steiner emploie l'expression de "maître à lire", privilégiant dans ses activités la fonction d'enseignement et dans son œuvre de critique, comparatiste, philosophe du langage, historien de la littérature, romancier, le travail de lecteur : celui qui se met au service d'un texte engage avec lui un dialogue et accepte une véritable responsabilité.