Gibert Joseph : le chaos de la reprise, sur fond de liquidation de librairies

Nicolas Gary - 01.06.2020

Edition - Librairies - librairie Gibert Joseph - liquidation judiciaire Gibert - économie librairies Gibert


Ce 23 mai, ActuaLitté apprenait la mise en liquidation judiciaire de trois librairies Gibert Joseph. Et les salariés des 28 autres établissements de même. Depuis, la librairie d’Aubergenville a connu un verdict définitif, liquidation immédiate, quand celui de Chalon-sur-Saône bénéficiera d’un sursis d'un mois. Reste alors le sort de Clermont-Ferrand, fixé ce 2 juin. 

Gibert Joseph
 

Le sentiment de jouer dans Les dix petits nègres d’Agatha Christie a été immédiat. Toulouse, Lyon, Marseille, Poitiers, Évreux, Villeurbanne, et d'autres — la liste est longue. Les établissements s’interrogent désormais sur leur avenir. « La réalité, c’est que l’on ne sait rien, que l’on n’est averti de rien », déplore un salarié. Et avec « l’omerta qui règne au sein du groupe », pas question de prendre le moindre risque : « Je vous raconte, mais je ne veux pas être cité. Ils deviendraient terribles. » Ambiance.

C’est que la situation fait largement écho à celle que subissent les libraires de Fnac : pas de nouveautés, pas de réassort, et un pilotage centralisé qui semble incohérent.
 

FNAC, Gibert : même combat...


« La catastrophe Gibert est effectivement très similaire : on a des offices commandés qui s’opèrent sans aucune relation avec les spécificités des magasins », confirme un distributeur. Des titres qui se vendent comme des petits pains dans un établissement, et qui sont totalement manquants. « Avec la libraire responsable, on ne comprend plus rien à ce fonctionnement. »

« En temps normal, nous travaillons indépendamment, chacun dans notre établissement, chacun dans son rayon. Le groupe sert avant tout de centralisation, pour l’appui logistique et la distribution des commandes », indique un ancien salarié. 

Une indépendance qui, pour les salariés, devient un manque social réel : « Quand tu bosses pour Gibert, ici ou là, tu bosses uniquement pour cet établissement et pas pour le groupe. Ce qui signifie : pas de protection sociale liée à la taille du groupe, pas de CE, pas de ticket restaurant, ou plein d’autres trucs dont on peut plus ou moins bénéficier en tant qu’employé d’un groupe à gros effectif », analyse un ancien salarié. 
 
Cette approche est particulièrement connue : d’un côté centraliser, de l’autre individualiser les établissements. « Sauf que la direction voit d’un très mauvais œil toute tentative pour communiquer avec un autre établissement. Une de mes collègues s’est pris une soufflante pour avoir osé appeler un confrère… » 
 

Rigor libris à la Centrale


Pour un connaisseur de la structure, les difficultés grandissantes de l'entreprise découlent avant tout « de la centralisation sur le site de Vitry. Une rigidité qui entraîne des réactions plus lentes. Sans parler du concept développé à Villeneuve-la-Garenne, en dépit du bon sens ». Ouvert en décembre, cet espace de 300 m2 dans le centre commercial Qwartz n’a pas eu bonne presse chez les salariés.

« Un concept marketing “original” : que de la nouveauté, de la vente facile et rapide en centre commercial. Tout pour optimiser le chiffre d’affaires, avec un minimum de titres et de personnel... Le rêve d’un contrôleur de gestion, sauf que ça n’a jamais marché... D’autres ont essayé dans le passé et ça ne s’est pas bien passé… Le problème c’est qu’ils veulent faire comme la Fnac avec leur centrale, mais avec des bouts de ficelles... »

Et ce alors que même le modèle Fnac semble montrer ses limites. 

Depuis 15 jours, les libraires de Gibert Joseph sont confrontés aux mêmes difficultés que Fnac. « La consigne est claire : pas de commandes aux distributeurs. Nous avons juste la possibilité de passer des commandes de clients. » Le retour à l’activité n’a pas été simplifié : « Il manquait du personnel à la centrale de Vitry, ce qui occasionnait des délais plus longs. »
 
Et des clients qui s’interrogent, en voyant des rayons qui se vident — ou devant l’absence de garantie de la livraison d’une commande. « Comment justifier auprès d’une lectrice que l’on a une interdiction totale de réassort et de nouveautés ? »
 

Prudence, avant tout...


Chez Gibert Paris, un responsable assure à ActuaLitté que « rien de tout ce qui de raconte n’est justifié autrement que par une décision de prudence sur les dépenses, tant que le CA ne remontera pas au niveau d’avant le confinement ». Sauf que, rétorque une salariée : « C’est le discours qu’on nous sert à tous, mais c’était déjà le cas avant le confinement... »

Pour tenter de faire illusion, raconte-t-elle, « je meuble avec du facing, on comble les vides : il ne faut pas faire paniquer les clients ». Et avec une certaine lassitude, d’ajouter : « J’ai fait de belles lectures de services de presse, mais qu’en attendre ? Je ne suis pas certaine de les recevoir. »



 
La direction de la communication du groupe nie les retours d’expérience : « Aucune des informations que vous avez eues n’a été obtenue via des canaux officiels. Les informations que vous avez sont très incomplètes et erronées. » 
 

Sur l'air de Madame la marquise


Et de garantir que les libraires peuvent effectuer leurs demandes de réassort, de même que « les nouveautés sont commandées et les premiers offices de la reprise sont en magasin ». On nous invite même à une ballade (sic !) « dans nos librairies que vous semblez si bien connaitre afin de vérifier par vous même que les rayons sont pleins, que les clients sont présents, bien qu’affectés par le protocole sécurité que nous avons mis en place pour les protéger ainsi que nos collaborateurs ».

Les mesures classiques de post-confinement ont en effet été appliquées : nombre de personnes restreint en boutique, horaires adaptés en fonction du trafic en forte baisse dans l’ensemble des commerces français.

Et en effet, dans le courant de la semaine, les librairies parisiennes ont bénéficié d’une largesse : la possibilité de commandes, par 10, sur des titres sans stock. Mais uniquement pour les ouvrages qui figurent dans les meilleures ventes de juin. 

Sur le manque de communication, même discours : « Nos libraires, qui ont tous une hiérarchie, [sont] tenus au courant quotidiennement des décisions qui sont prises, et pour quelles raisons lorsque cela arrive, à travers des notes régulières qui sont envoyées au magasin ». 

À cette heure, les libraires ont repris le chemin des librairies « mais pas en temps complet, selon la mise en place d’un planning équitable discuté et approuvé en CSE ». Un nouveau calendrier qui « nous oblige à revoir provisoirement nos modes d’approvisionnement habituels qui retrouveront, nous l’espérons, comme le retour de nos clients, un rythme normal le plus rapidement possible ».

Reste que la décision du tribunal pour la librairie de Clermont-Ferrand est très attendue. « Ça aura certainement des répercussions », redoute-t-on.

 

mise à jour 1/06 - 13h20 : 


La CGT a fait passer la réaction suivant : « Il n’y a pas de “planning équitable” discuté et approuvé en CSE. Le CSE n’a rien validé, si ce n’est le principe général d’une reprise à 50 ou 60 % et a clairement regretté que lesdits plannings ne soient pas équitables dans les magasins du 6e. »

 

mise à jour 2/06 - 17h50 : 


Le verdict sera communiqué le 3 juin pour la librairie de Clermont-Ferrand. Au cours de l'audience, les argument du groupe n'ont pas semblé convaincre le juge ni le procureur. Ce dernier indiqué qu'il s'opposerait à la liquidation.

 

mise à jour 3/06 - 16h45 : 

La mise en liquidation a finalement été prononcée par le tribunal, avec deux mois de sursis. ActuaLitté s'est procuré le jugement, détaillé et analysé dans cet article.


Crédit photo :
ActuaLitté CC BY SA 2.0 - Gibert Joseph Paris
jit bag CC BY SA 4.0 - Gibert Jospeh Montpellier



Dossier -  Liquidation, prudence, salariés : les librairies Gibert Joseph en question


Commentaires
Bonjour,



Je suis un ancien responsable de rayon de la librairie principale parisienne, je tiens particulièrement à réagir sur leur mensonge éhonté en ce qui concerne la communication interne : même en tant que responsables nous n'étions mis au courant qu'après coup et n'étions jamais consultés pour les décisions qui pouvaient affecter nos rayons. Il était à notre charge d'aller à la pêche aux infos et d'essayer de trouver d'où venaient les changements afin d'essayer de les comprendre. De plus, même s'il était démontré que ces directives étaient contre-productives, voire néfastes, il était impossible de faire marche arrière, voir de temporiser, pour des questions d'égos à ne pas froisser...



Et je bossais au siège ! Je n'ose même pas imaginer ce qu'il en est dans les magasins de province qui n'avaient pas les mêmes "facilités" que nous pour confronter la hiérarchie...



Je vois que ce groupe va de mal en pis et ne regrette vraiment pas de l'avoir quitté...
Bonjour Neshar,

Un responsable de rayon qui a changé au 26 ! Cela doit remonter à mathusalem smile
Il y a 5 ans, à peu près, ça ne fait pas si longtemps.
Je suis d'accord avec Vous tous, il faut que l'économie reprenne, vivement, mais progressivement, avec la Culture, et avec le Social pour les plus démunis... mais l'environnement et l'éducation, pas avant Septembre, il y a risque potentiel de mutation du Virus via les animaux, pour le transmettre à nos enfants ou ados, pour faire quoi ? pour les transmettre au personnel éducatif, soignant ? les Pompiers, le personnel de l'Ordre, les parents ou pire les gras-parents ? on a eu assez de mort avec ce foutu Virus, il faut prendre prendre les chose dans le bon ordre, j'en ai marre des décisions à la con, écoutons nos scientifiques, nos chercheurs, nos épidémiologistes, nos médecins, voilà, Vous pouvez diffuser ce message à qui Vous voulez, je suis en relation avec M; le Premier Ministre et 4 Ministres sur le sujet (par mails bien évidemment) et Bien à Vous
Un livre c'est comme un Homme : ça débute sa vie comme un salarié dans une librairie (une entreprise) et ça la finit comme un vieillard dans une bibliothèque (un EPHAD). Vu que c'est devenu un produit obsolète pour les nouvelles générations, son cycle de vie s'accélère, c'est tout. Un jour il n'y aura plus assez de livres et il reprendra de la valeur car il redeviendra un objet artisanal, un livre de magie.
Si je comprends, ce genre de « groupes » singe Amazon, mais on final, on constate qu'ils n'en héritent que les défauts et aucune des qualités.

Les Américains doivent être mort de rire en voyant des concurrents de la sorte.
Bonjour. En lisant votre article on ne peut qu’approuver votre rapprochement entre Gibert et la Fnac, les mêmes causes produisant les mêmes effets je crois que les salariés de ces entreprises doivent commencer à envisager leur avenir professionnel avec d’autres perspectives que de « faire carrière » chez Gibert. J’ai subi l’aventure Chapitre dans une librairie de province ( ce n’était pas à Clermont Ferrant ou ça a laissé des traces les collègues de Gibert vont peut-être s’en inspirer?) la centralisation logistique qui semblait géniale sur le papier pour faire un maximum d’argent pour le patron ( c’est Bertelsman qui était à la manœuvre au début) s’est avérée catastrophique et a conduit à la fermeture. Je ne souhaite à aucun libraire ( mais c’est déjà trop tard apparemment) de vivre le dépouillement des rayons, le dépérissement des stocks la fin des commandes clients, des livraisons, enfin tout à part la présence physique des libraires qui sont dans l’impossibilité de satisfaire leurs clients. C’était il y a longtemps ( 2013 ) mais le traumatisme est toujours présent des années après.

Le business n’est pas simple, mais ce qui parait logique pour des « hommes d’affaires » comme se dire que la source de profit dans le secteur du livre c’est la distribution et la logistique (on facture à tout le monde, aux libraires les offices et réassorts, et aux éditeurs les retours et les stockages de titres) finalement cela ne fonctionne pas. Les expériences furent nombreuses par le passé, avec parfois beaucoup d’argent investi, de la mégalomanie souvent et de la communication ronflante toujours, y compris pour mentir.

Courage aux salariés de Gibert, la librairie est un artisanat tout comme l’édition et la création artistique, c’est en réunissant toutes ces singularités qu’on obtient une industrie culturelle, (comme dirait l’autre c’est du « bottom up ») pas l’inverse.
Monsieur,

Êtes-vous au courant que 48,6 % des enseignes françaises interrogées lors d'une enquête récente envisagent des fermetures de magasins ?..

Que toutes essaient de retrouver une trésorerie qui leur permettra dans le futur de continuer à offrir leurs services? Alors oui, vous avez passé la crise récente sous votre couette en regardant Netflix (https://www.youtube.com/watch?v=iAkzsVpk_Gs) mais depuis? ne lisez-vous donc toujours pas?

Des entreprises meurent Monsieur - des rayons sont vides, des magasins n'ont pas rouvert partout, les rues sont vides aussi, comme le sera en grande partie la France cet été. Allez vous promener monsieur, allez voir le monde, et vous remarquerez que tout n'est pas vert.
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