Pendant qu’une manifestation bon enfant sur l’édition alternative (c’est-à-dire l’auto-édition) se déroulait devant Drouant comme pour faire patienter les journalistes, les pronostics étaient unanimes, ce serait Mathias Énard. Didier Decoin ne les a pas fait mentir, c’est en effet le jeune romancier de quarante-trois ans qui l’a emporté cette année pour son roman Boussole (Actes Sud). Devançant par six voix au premier tour contre deux à Tobie Nathan et une à Hédi Kaddour qui vient de remporter le Grand Prix du Roman de l’Académie française. 

 

Goncourt

Manifestation d'auteurs devant le restaurant Drouant - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Mathias Énard est arrivé sourires aux lèvres, se frayant, difficilement un passage dans la foule, où des photographes en venaient aux mains pour décrocher le cliché du romancier devenu vedette. On se serait cru dans le film Paparazzi. Le choix de cette année est dans l’esprit des Goncourt qui avait créé ce prix pour des « tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme ».

 

Du Grand Goncourt au Renaudot, fils prodigue

 

De Zone à Boussole, le romancier suit un parcours atypique dans le paysage littéraire français, il est dans son monde et ce roman n’est pas des plus faciles à lire. Il suffisait d’entendre Bernard Pivot en parler : « Dans vingt ans, je ne serai plus là pour voir ça, mais Énard sera un candidat parfait pour le Nobel. Il a le profil adéquat, la culture, et parle plusieurs langues » confiait-il à nos confrères de BibliObs.

 

Il faut rappeler qu’Énard n’est pas son premier prix puisqu’il a reçu le Goncourt des Lycéens 2010 avec son ouvrage Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants et qu’en 2008 pour Zone il avait eu tant le prix Décembre que celui du Livre Inter.

 

  • Le Renaudot, a été décerné à Delphine de Vigan pour D’après une histoire vraie (Lattès).
  • Le Renaudot essai a été attribué à Didier Blonde pour Leïlah Mahi 1932 (Gallimard).

 

Il est bon de rappeler les membres du jury Goncourt qui sont composés de : Bernard Pivot, président, Paule Constant, Pierre Assouline, Régis Debray, Françoise Chandernagor, Didier Decoin, Edmonde Charles-Roux, Philippe Claudel, Patrick Rambaud et Tahar Ben Jelloun.

 

Ceux du Renaudot sont : Jean-Noël Pancrazi (président) Christian Giudicelli, Dominique Bona, Franz-Olivier Giesbert, Georges-Olivier Châteaureynaud, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Louis Gardel, Patrick Besson, Jérôme Garcin, Frédéric Beigbeder.

 

On se pressait à l'extérieur du portillon chez Drouant 

 

C’est qu’il y avait du monde devant Drouant, aujourd’hui : le collectif La Barbe s’était donné rendez-vous pour dénoncer la suprématie masculine dans les lauréats de la prestigieuse récompense. Elles-mêmes étaient venues avec banderoles et tracts, pour lapider par sarcasmes interposés, cette vilaine habitude que les jurés entretiennent... Le tout dirigé avec un slogan : « Colette était trop chaude et Sarraute trop froide. » 

 

Elles étaient également venues féliciter avec leur ironie habituelle l’Académie qui « tout au long du XXe siècle a perpétué les valeurs du XIXe siècle envers et contre tout ». Et les activistes n'ont pas manqué de chaleureusement remercier cette institution, grâce à qui tant d’ambitions trop peu viriles, de Colette à Sarraute, de Némirovsky à Sagan, ont été oubliées du palmarès au fil des décennies.

 

 

 

Et voici qu’en trame de fond, des auteurs, réunis en meute sous un ciel gris ? Eh bien le groupe avait « joyeusement profité de la matinée de délibération du Goncourt [...] pour réclamer avec humour une démocratisation de l’édition. Issus d’une forme d’édition alternative, nous entendons des auteurs passionnés, qui partagent leur amour de l’écriture ». 

 

Ces derniers avaient même pris le temps de diffuser un manifeste, relayé par la structure qui propose leurs titres en autopublication, Edilivre. « Nous sommes des militants de la démocratisation de l’édition. Pour révéler plus de talents et en démocratiser l’accès, il est urgent de défendre une nouvelle vision de l’édition », expliquent-ils. 

 

 

 

Ils font ainsi valoir plusieurs points, le tout « sans critiquer le rôle de l’éditeur, ils clament leur vision de la publication ouverte au plus grand nombre et surtout à tous les genres de plumes » : 

 

OUVERT : Démocratiser l’édition, c’est avoir l’ouverture nécessaire pour permettre à chaque auteur de s’exprimer !

SIMPLIFIÉ : Démocratiser l’édition, c’est simplifier le processus pour faire vivre aux auteurs une expérience de publication intuitive, conviviale et libre !

ACCESSIBLE : Démocratiser l’édition, c’est élargir l’accès, tout en maintenant un accompagnement éditorial de l’auteur par des professionnels impliqués !

AMBITIEUX : Démocratiser l’édition, c’est permettre aux auteurs d’être accessibles au plus grand nombre !

GÉNÉREUX : Démocratiser l’édition, c’est rémunérer généreusement chaque auteur !

 

 

Ce Goncourt qui déjà électrisait les foules, sert à présent de catalyseurs aux revendications sociales et littéraire les plus diverses : bientôt un Aristide Drouant pour cette nouvelle Commune ?