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Greenpeace: “Le groupe Résolu détourne l'attention des faits que nous dénonçons”

Antoine Oury - 23.06.2017

Edition - International - Greenpeace Résolu - Greenpeace éditeurs - Hachette Greenpeace


Les passes d'armes entre l'organisation non gouvernementale internationale Greenpeace et l'exploitant forestier Résolu se poursuivent : le premier accuse le second de mettre en danger la forêt boréale, et celui-ci réplique avec plusieurs actions judiciaires. Entre les deux, les éditeurs, sommés de prendre position par Greenpeace, qui assure que Résolu, par ses procès, met en péril la liberté d'expression. Arnaud Nourry, PDG de Hachette Livre, s'est rangé aux côtés de l'ONG. Clément Sénéchal, chargé de campagne pour Greenpeace France, revient avec nous sur la dernière intervention de Résolu.

 
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(peupleloup, CC BY-SA 2.0)
 


Après le courrier d'Arnaud Nourry, PDG de Hachette, adressé à Richard Garneau, président et chef de la direction de Produits forestiers Résolu, la réponse ne s'est pas fait attendre : il soulignait dans son propre courrier que Greenpeace mobilisait ses fonds « pour amadouer les grandes maisons d’édition ». Une lettre qualifiée d'« extravagante » par Clément Sénéchal, chargé de campagne pour Greenpeace France.

 

« Résolu ne répond ni sur les éléments environnementaux détaillés dans le rapport de Greenpeace, ni sur la certification FSC que l'exploitant forestier a perdu pour la qualité de ses papiers, ce que Monsieur Nourry évoquait justement dans sa lettre », souligne Clément Sénéchal. « Au contraire, le groupe détourne l'attention sur des récompenses reçues qui sont décernées par l'industrie elle-même, ou le bilan carbone, qui ne fait pas du tout partie des faits que nous dénonçons. »

 

Dans son courrier, le groupe Résolu prenait à témoin le gouvernement canadien, qui « possède et surveille les territoires forestiers où nous exerçons nos activités » et veillait, selon l'exploitant, à la durabilité de la démarche. Sur son site, le gouvernement canadien indique que le taux de déforestation du pays n'est que de 0,02 %. Sauf que « ce qu'avance le gouvernement canadien n'est pas très fiable », avance Clément Sénéchal. « Nous avons documenté les pratiques destructrices de Résolu dans la forêt boréale, qui ne sont pas alignées sur les recommandations du gouvernement pour la protection du caribou, qui a besoin d'un certain pourcentage de forêt non perturbé. »

 

De plus, précise le chargé de campagne de Greenpeace France, « le Canada et le gouvernement canadien n'ont pas atteint les objectifs internationaux établis dans la Convention sur la diversité biologique de l'ONU. Le Canada est l'un des pays qui perdent le plus rapidement ses paysages forestiers. » Actuellement, 9,35 % de la superficie totale du Québec est protégé, rappelle le ministère du Développement durable, de l'Environnement et de la Lutte contre le changement climatique, mais « ce réseau d’aires protégées ne couvre que 5 % des forêts au sud de la “limite nordique”, là où l’industrie forestière opère », souligne Greenpeace.

 

Pour l'ONG, quand l'exploitant forestier signale que « le taux de déforestation au Canada est proche de zéro, soit 0,02 % », « il prend en compte de nombreux territoires pour parvenir à ce pourcentage, comme la toundra, une zone au nord de la “limite nordique”, composée d’arbres très petits, très épars et dont la régénération est très lente ». Si cette zone est surveillée par Greenpeace (seuls 11,7 % de ce territoire bénéficient du statut d'aire protégée), c'est surtout la forêt au sud de la “limite nordique” qui inquiète l'ONG : « Seuls 5 % de cette zone sont protégés », et il s'agit de celle qui est le plus activement exploitée par l'industrie forestière, explique Greenpeace.

 

« Résolu est l'une des plus importantes entreprises canadiennes, et elle porte des intérêts économiques d'État, ce qui ne rend pas évidente la mise en place de véritables législations », regrette Clément Sénéchal.

 

« Notre mandat, c'est de protéger la forêt »

 

Dans son courrier, le PDG de Hachette Arnaud Nourry invitait Résolu à « garder les certificats FSC que vous détenez au Canada » : ces certificats garantissent une qualité écologique de la production de papier, qui permet ensuite aux éditeurs de respecter leurs propres engagements. Pour Clément Sénéchal, cet élément est le plus gênant pour Résolu, « qui avait d'ailleurs porté plainte en 2014 contre Rainforest Alliance, l'organisme qui délivre ces certificats et leur avait retiré le leur ». Une plainte qui s'était soldée par une résolution à l'amiable et un audit non publié, ce que Greenpeace déplore.

 

Dans le courrier de Résolu en réponse à celui d'Arnaud Nourry, le président Richard Garneau évoquait « 100 millions $ de dommages économiques » dus à l'action de Grenpeace : « C'est effectivement une évaluation que nous avions faite pour les investisseurs de Résolu : nous devons les informer pour qu'ils puissent eux aussi poser des questions pertinentes lors des assemblées générales. Ces pertes économiques sont le fait de Résolu, qui s'est tiré une balle dans le pied en ne suivant pas les recommandations et en perdant des certificats », déclare Clément Sénéchal.

 

Plus loin, Richard Garneau évoquait les salariés de son groupe, qui verraient leurs emplois menacés. « Quand Résolu diffuse l'information auprès des salariés, il est logique que ces derniers s'inquiètent et souhaitent protéger les usines. Mais vouloir une industrie durable, c'est aussi gérer une ressource de manière durable, ce qui relève de la responsabilité de Résolu », explique le chargé de campagne de Greenpeace France.

 

Quant aux relations avec les populations autochtones, Clément Sénéchal assure que celles-ci font partie des premières préoccupations de l'ONG : « Notre mandat, c'est de protéger la forêt, mais nous ne faisons jamais rien sans l'avis informé des populations autochtones. À l'inverse, Résolu a exploité des concessions allouées par l'État sans toujours mettre en place les procédures démocratiques requises. Le non respect des normes établies par le Free Prior Informed Consent (FPIC), qui implique de consulter les populations avant d'exploiter leur territoire, a contribué à la perte des certificats FSC »
 

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Greenpeace poursuivra sa campagne « Couper le droit à la parole », souligne Clément Sénéchal : « Pour le moment, nous insistons sur la morale écologique pour faire pression, mais les désengagements commerciaux pourront ensuite s'imposer si nécessaire, pour que les éditeurs puissent respecter leurs engagements en matière de développement durable. » À part l'engagement très fort de Hachette, seuls Penguin Random House et HarperCollins ont réagi, avec la publication d'un simple message rappelant leurs usages d'un papier produit de manière responsable.