Grève du 31 mars : les métiers du livre et de la culture mobilisés

Antoine Oury - 31.03.2016

Edition - Société - grève du 31 mars - loi travail El Khomri - métiers livre culture syndicats


Sous une pluie battante, un impressionnant cortège a défilé cet après-midi à Paris, de la place de l'Italie à celle de la Nation. La mobilisation contre le projet de loi Travail portant le nom de la ministre Myriam El Khomri a battu son plein dans toute la France. Dans le cortège parisien, nous avons interrogé quelques syndicats des métiers du livre.

 

Manifestation du 31 mars 2016 pour le retrait du projet de loi El Khomri

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

« Je suis syndiqué depuis mes 16 ans, j'en ai 62 aujourd'hui. Je suis un futur retraité, mais c'est important d'être là, pour les jeunes, pour l'avenir des autres », nous explique d'entrée de jeu un manifestant de la Fédération CGT des travailleurs des industries du livre, du papier et de la communication (FILPAC). « Dans le secteur du livre, du papier, de la communication, l'affichage, c'est très dur, tout part n'importe comment depuis quelques années », souligne-t-il.

 

La situation de l'emploi et de l'industrie fait déjà beaucoup dans la précarisation des métiers : « Pour le papier, c'est très difficile actuellement : on le fait venir d'autres pays, moins cher, de moins bonne qualité, notamment des pays de l'Est où l'abattage des arbres est plus fréquent. Nous recyclons le papier, quand ces pays ne le font pas. C'est dommage, car cette filière française est efficace, et l'on préfère le papier de l'étranger. » La conversion numérique de la chaîne du livre a aussi fragilisé de nombreux métiers.

 

Si la loi El Khomri et sa très mauvaise réputation sont à l'origine de la mobilisation depuis le début du mois de mars, certains manifestants venaient avant tout pour faire entendre leur ras-le-bol général face à la précarisation grandissante de leurs métiers. 

 

Les fonctionnaires ne sont ainsi pas directement concernés par le projet de loi proposé par le gouvernement, mais ils étaient nombreux à venir grossir les rangs de la manifestation : « De toute façon, la fonction publique a de fortes chances d'évoluer dans les prochaines années et de se rapprocher d'un statut proche du privé », constate ainsi un participant, derrière la banderole de la Bibliothèque nationale de France. « Dans la fonction publique, nous constatons une recrudescence des vacataires et des emplois précaires... Certains sont titularisés de temps en temps, mais uniquement pour des raisons structurelles. » De même, les perspectives d'évolution pour les fonctionnaires restent réduites.

 

Manifestation du 31 mars 2016 pour le retrait du projet de loi El Khomri

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

D'autres fonctionnaires, du ministère de la Culture, ont fait le déplacement, parfois même de province. Toute l'intersyndicale (CFDT, FO, SUD, UNSA, CFTC, CFDT, CGT) était ainsi mobilisée, pour protester, de leur côté, contre une réforme territoriale qui touche de plein fouet les DRAC (direction régionale des affaires culturelles). Si les dotations de l'État sont en berne, ce sont surtout les conditions de travail qui préoccupent.

 

« Avec le rassemblement des DRACs, nous nous retrouvons avec des régions grandes comme l'Autriche à gérer. Des gens se retrouvent sans tâche, ou, au contraire, débordés », explique une syndicaliste CFDT. « Cette réforme a été décidée très vite, sans concertation préalable, et on essaye à présent de construire des services a posteriori. Pour les agents, c'est assez anxiogène, parce qu'ils ne savent pas quelle fonction ils vont avoir, où ils vont être, c'est aussi compliqué pour leur vie de famille. Les frais de déplacement ont explosé dans toutes les DRAC, et les conseillers ne peuvent plus se déplacer et être sur le terrain. »

 

El Khomri, Rebsamen, même combat

 

Public ou privé, le combat est le même, dans la rue : « On nous dit souvent qu'en tant que fonctionnaires nous ne sommes pas concernés par la loi Travail, c'est faux parce que nous avons des familles, nous sommes dans la société, nous sommes concernés par le travail en tant que personne et en tant que syndicat. On essaye toujours d'opposer le public et le privé, c'est déplorable parce que la précarité, on en trouve aussi dans la fonction publique. » En effet, le recours grandissant aux vacataires, ou aux contrats de droit privé, notamment dans les établissements publics à caractère industriel et commercial, fragilise et précarise les différents métiers.

 

La solidarité est de mise, y compris lorsque les collègues sont moins bien représentés : « Nous avons subi plus de 200 suppressions de postes à la BnF ces dernières années, mais je dirais que nous ne sommes pas les plus mal lotis du fait que nous avons un rôle important dans la numérisation des documents, qui est bien médiatisée. Je pense que les bibliothèques universitaires sont dans une situation pire. »

 

Manifestation du 31 mars 2016 pour le retrait du projet de loi El Khomri

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

La mobilisation pour empêcher le passage de la loi est d'autant plus indispensable, nous explique-t-on, que certaines mesures qu'elle propose ne pourront pas être discutées en entreprise à cause du rapport de force déséquilibré entre patronat et salariés. Et les préoccupations ne sont pas uniquement liées à la loi El Khomri : « Nous allons essayer de bloquer les nouvelles dispositions Rebsamen sur les heures de délégation accordées, le nombre de délégués et les délégations uniques du personnel. Pour ces dernières, dans les entreprises jusqu'à 300 salariés, les patrons vont pouvoir avoir moins d'élus, avec moins d'heures au sein de délégation syndicale, pour aller vite », nous explique un syndiqué du Syndicat General du Livre et de la Communication Écrite CGT (SGLCE), qui compte plus de 2000 adhérents sur l'ensemble des secteurs de la chaîne graphique.

 

Si le cortège était fourni et la mobilisation à la hauteur du côté des métiers du livre, le syndicalisme est également en berne dans ce secteur : « Il est devenu plus dur d'avoir des adhérents, à cause de la précarité : beaucoup de CDD, beaucoup d'intérims... Je comprends les jeunes, ce n'est pas évident de se syndiquer dans ces conditions, entre le temps et la pression... Dans certaines sociétés, on les dissuade aussi de venir parler aux délégués syndicaux », nous explique du côté de la FILPAC.