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Günter Grass : quittez Facebook, c'est "de la merde"

Clément Solym - 10.09.2013

Edition - International - Günter Grass - Facebook - réseaux sociaux


Le plus grand réseau social au monde serait donc « de la merde », à en croire l'auteur allemand Günter Grass, coutumier des prises de position particulièrement tranchées. Le prix Nobel de littérature de 1999, âgé de 85 ans, ne comprend pas que depuis les révélations concernant PRISM, les gens n'aient pas tous arrêté les réseaux sociaux. Manifestement, l'humain aime bien être sous surveillance.

 

 

Günter Grass

 

 

Début juin, un ancien employé de la CIA, Edward Snowden, avait dévoilé qu'un vaste plan de surveillance des réseaux avait été mis en place par le gouvernement américain. Dans un entretien accordé à The Local, l'écrivain qualifie « d'odieuse », cette traque organisée par la NSA des internautes. « Avec ces révélations à l'esprit, je m'étonne que des millions de personnes ne se séparent pas de Facebook et de toutes ces conneries, en disant ‘Je ne veux plus rien avoir à faire avec ça.'. » 

 

Ce sont ses enfants et petits-enfants qui l'ont dégoûté de Facebook. « J'ai quelques doutes quand l'un d'eux me dit que je suis sur Facebook... et que j'ai 500 amis. Moi, je dis qu'une personne qui a 500 amis, n'a pas d'amis du tout. » Et de redouter que les expériences en ligne, virtuelles, ne finissent par se substituer complètement aux échanges réels et concrets entre les gens.

 

« Je me sens un peu comme un dinosaure. J'écris toujours mes livres à la main. Puis je les tape sur une vieille machine à écrire Olivetti. Il n'y a pas d'ordinateur dans mon bureau. Je n'ai même pas de téléphone portable. »

 

Et pour trouver des informations, ou réaliser ses recherches, Günter Grass fait les choses à l'ancienne, dans les bibliothèques. « Je sais que c'est un peu plus long, et que les outils modernes peuvent accélérer les choses. Mais, avec la littérature, par exemple vous ne pouvez pas accélérer lorsque vous travaillez avec elle. Si vous le faites, c'est au détriment de la qualité.  »

 

L'an passé, Grass publiait un poème, Süddeutsche Zeitung (Ce qui doit être dit) qui avait scandalisé le monde entier - mais salué par l'Iran. Pour ce texte, Israël avait décidé de blacklisté l'auteur, et Benjamin Netanyahu était même intervenu : « Tout d'abord, je pense que ce qu'a dit Grass est absolument scandaleux. Que cela vienne d'un lauréat allemand du prix Nobel de littérature et non d'un adolescent de parti néo-nazi, c'est encore plus scandaleux.

Et cela réclame une réponse forte. Je pense que ce que dit Grass démontre un effondrement de la clarté morale. Il a créé une inversion morale parfaite où l'agresseur devient la victime et la victime l'agresseur. Où ceux qui essaient de se défendre contre la menace d'anéantissement sont devenus la menace de la paix dans le monde.
»

 

En voici un extrait : 

 

Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps
Ce qui est manifeste, ce à quoi l'on s'est exercé
dans des jeux de stratégie au terme desquels
nous autres survivants sommes tout au plus
des notes de bas de pages

C'est le droit affirmé à la première frappe
susceptible d'effacer un peuple iranien
soumis au joug d'une grande gueule
qui le guide vers la liesse organisée,
sous prétexte qu'on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,
de construire une bombe atomique.

Mais pourquoi est-ce que je m'interdis
De désigner par son nom cet autre pays
Dans lequel depuis des années, même si c'est en secret,
On dispose d'un potentiel nucléaire en expansion
Mais sans contrôle, parce qu'inaccessible
À toute vérification ?

Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s'est soumis mon propre silence,
pèse sur moi comme un mensonge
une contrainte qui s'exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d'"antisémitisme" est courant.

 

(traduction par Olivier Mannoni, voir sur Le Monde)

 

 

Voir l'entretien en vidéo