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H.G. Wells voit rouge lors de son entretien avec Joseph Staline

Antoine Oury - 24.04.2014

Edition - Société - H.G. Wells - Joseph Staline - URSS


En 1934, cela fait déjà plus d'une dizaine d'années que Joseph Staline a accédé à des fonctions importantes au sein du Parti communiste bolchevik, et H.G. Wells attend beaucoup de l'entretien avec le responsable politique pour The New Statesman. D'abord, parce que l'auteur est connu pour ses opinions politiques sévèrement à gauche, mais aussi parce qu'il veut éprouver la sincérité d'un personnage pas encore sulfureux.

 

 

 

 

 

À l'origine, H.G. Wells effectuait une visite en Union soviétique pour rencontrer quelques-uns de ses confrères, mais le voyage prit une tout autre tournure lorsque le leader bolchevik lui accorda un entretien. Tandis que les États-Unis luttaient avec la Grande Dépression, les idées politiques alternatives de l'Est paraissaient viables, voire enviables, et les crimes de Staline n'étaient pas encore à l'ordre du jour.

 

Wells entame l'entretien en dressant un parallèle pour le moins audacieux entre la politique de Roosevelt et celle de Staline : « Les Américains cherchent à sortir de la crise à l'aide de l'activité capitaliste de base, sans en changer les fondements économiques », précise d'emblée Staline, qui ne voudrait pas être assimilé au leader américain, même s'il lui reconnaît des qualités comme le courage ou la détermination.

 

Face aux critiques de Wells, qui estime qu'individualisme et collectivisme ne doivent pas être considérés comme « le blanc et le noir », Staline réplique : « Pour autant que je sache, Roosevelt n'a pas réussi à concilier ces deux intérêts. Et cela est impossible, d'après l'expérience. Mais vous connaissez mieux la situation américaine que moi, puisque je ne suis jamais allé là-bas et que je ne connais la situation que par la littérature. » Ce sera la seule évocation de l'art écrit entre les deux hommes...

 

Au fil de la conversation, Wells tente de nuancer la vision de Staline, qu'il juge manichéenne, qui veut que l'humanité soit séparée entre riches et pauvres : il accumule les exemples, de Rockefeller à Ford, sans jamais parvenir à faire dévier Staline de sa vision. Dès lors, l'entretien se transforme en une sorte de double monologue, avec chaque interlocuteur rivé à sa propre opinion. « J'ai l'impression d'être plus à gauche que vous, M. Staline. Je pense que le vieux système de classes est plus proche de sa fin, plus que vous », tentera même Wells.

 

Finalement, les deux hommes se retrouveront autour d'un examen historique des différentes révolutions du passé, avec cette question de savoir s'il faut recourir à la violence, ou bien se conformer aux lois en vigueur pour parvenir à ses fins. « La révolution, substitution d'un système social pour un autre, a toujours été une lutte, une lutte douloureuse et cruelle, une lutte à la vie et à la mort », souligne Staline, qui mettra en pratique cette vision au détriment de l'opposition politique.

 

Détail amusant : Staline propose à Wells, à la fin de l'entretien, de participer à la réunion de l'Union des Écrivains soviétiques, une organisation aujourd'hui vue comme un moyen de contrôle de l'expression, et remise au goût du jour par Vladimir Poutine. Wells décline, préférant se tourner vers le PEN Club, qui est « toujours faible en matière de popularité ». Cette dernière organisation existe toujours, et défend la liberté d'expression à l'international...

 

L'ensemble de l'entretien est disponible sur le site du New Statesman.

 

(via Open Culture)