Hachette joue à Fort Alamo avec Amazon : Davy Crockett contre Goliath

Nicolas Gary - 21.05.2014

Edition - Economie - Hachette Book Group - Amazon - vente de livres


Il était bon, de la part de Hachette Book Group, de répondre à la presse américaine, inquiète de voir que des livres du groupe étaient proposés avec un délai de livraison de 2 à 5 semaines. La société se serait volontiers passée de ce coup d'éclairage, qui depuis, suscite l'intérêt de la presse. Amazon négocierait de meilleures marges, pour améliorer ses bénéfices, assure-t-on. Sauf que depuis la communication de HBG, le seul commentaire apporté est : « Nous ne discutons pas des négociations commerciales. » Réponse apportée y compris aux agents. Mauvaise idée.

 

 

Pressure Gauge

wwarby, CC BY 2.0, sur Flickr

 

 

Il était évident qu'Amazon allait devenir la bête noire dans cette affaire : le méchant cybervendeur aux 75 milliards $ de chiffre d'affaires annuels, contre le petit groupe international d'édition de 7,5 milliards $, c'était David contre Goliath. Or, si les titres de Hachette Book Group sont bien disponibles dans des délais de livraison réguliers, chez d'autres vendeurs - Barnes & Noble, ou Books A Million - les conditions de vente sur Amazon montrent bien qu'il y a un problème entre les deux firmes. 

 

Sauf que plusieurs agents littéraires commencent à parler : ils rapportent, pour certains, que des « problèmes de transport » ont été repérés et remarqués dès le mois de… novembre, pour des auteurs signés chez Hachette. Kristin Nelson explique. « Mes auteurs Hachette et moi avons remarqué ce problème de transport, et plusieurs fois, nous avons attiré l'attention des éditeurs de Hachette dessus. Plusieurs fois. Par emails répétés. On nous a assuré que tout allait bien. » Ce qu'ils avaient du mal  à entendre.

 

Aujourd'hui, réclamant des comptes, l'agent s'entend donc répondre que les discussions commerciales entre Amazon et Hachette ne la regardent pas, « ce qui laisse les auteurs dans le flou, les agents, comme moi, fulminent, et cela favorise un climat général de méfiance, considérant que l'éditeur n'est pas franc ». Tout particulièrement si de réels problèmes d'approvisionnement sont constatés depuis plusieurs mois… 

 

Créer un canal de vente Auteur-Lecteur

 

La semaine passée, Michael Sullivan n'en avait pas dit moins : les remises pratiquées sur sa grande série, Rirya, avaient disparu depuis février dernier, que ce soit pour les livres imprimés ou les versions numériques. Et de constater le même phénomène sur d'autres auteurs, également signés par les filiales du groupe Hachette. C'est à compter de mars qu'il remarque en plus des problèmes de livraisons pour les livres. « Le 29 avril, au cours d'une conversation téléphonique avec Amazon's Author Central, le représentant d'Amazon a indiqué qu'il avait plus d'une douzaine de commandes passées le 21 avril, qui n'avait pas encore été expédié. »

 

L'éditeur assurait alors que les commandes étaient envoyées en temps et en heure, et blâmait déjà Amazon. Sollicitant les bons de commande et la confirmation des dates d'envois, l'éditeur précise ne pas vouloir communiquer ces informations avec des tiers. Attendu que lui, et d'autres auteurs d'Orbite, ne reçoivent des rapports de vente que deux fois par an, difficile d'accéder à des éléments chiffrés pour comprendre la situation. 

 

Cependant, selon Nielsen Bookscan, les ventes de sa série, en version papier, ont diminué de 54,8 % - que l'on pourrait imputer, estime-t-il, aux conditions de commercialisation nouvelles d'Amazon. En revanche, les ventes de numérique auraient été dynamisées dans le même temps, sans qu'il soit réellement possible d'avoir des données chiffrées très précises. Et d'évoquer, immanquablement, l'idée d'une autopublication. « Je suggère que nous développions un canal de vente directe avec nos lecteurs. Dans mon contrat avec Hachette, j'ai été en mesure de négocier la possibilité de vendre des copies dédicacées de mon livre papier, depuis mon site internet. » Une approche pour contourner les problèmes rencontrés par les auteurs, dans la situation actuelle.

 

Gérer les ressources de l'état de siège

 

Ce qu'il faut retenir, dans cette vente de livres numériques, c'est qu'aucun des géants numériques actuels, Apple, Google ni même Amazon, ne compte sur les ebooks pour réaliser un profit faramineux. Du côté d'Amazon, la seule ambition est de vendre tout ce qu'il est possible de commercialiser, et de disposer de la plus importante base de données clients possible. « Ce qui donne le plus de poids à Amazon, dans cet affrontement, est sa relation avec les consommateurs et les auteurs. La capacité d'Amazon à offrir des livres à prix réduit, un grand catalogue et une livraison instantanée sont les raisons pour lesquelles les clients pourraient acheter ailleurs, mais le font sur Amazon », analyse un spécialiste. 

 

 

davy crockett

leff, CC BY SA 2.0, sur Flickr

 

 

Et de la même manière, l'autopublication est devenue un enjeu, avec le service d'Amazon - quand bien même la firme ne dispose pas du sexy d'un Apple. Or, quand Amazon fait la danse du ventre aux sept voiles, pour appâter de nouveaux auteurs indépendants, on se rend compte que le manque de communication d'un éditeur officiel plaide en faveur du marchand de Seattle - comme le démontre le cas Michael Sullivan. 

 

Nul doute qu'un acteur comme Hachette Book Group peut disposer d'une trésorerie en mesure de soutenir l'actuelle action menée contre lui par Amazon. Mais c'est une sorte de siège que l'éditeur a entamé : on tient bon, tant que les ressources sont abondantes, en effectuant un rationnement qui sera de plus en plus strict, tant que le camp d'en face n'a pas cédé. De David contre Goliath, à Davy Crockett, après tout...

 

Sollicitée, la société Hachette Livre ne souhaite pas faire de commentaire