Hadopi : la communication, la pédagogie et la troisième voie

Clément Solym - 16.06.2011

Edition - Justice - hadopi - communication - livre


C'est toujours intéressant de prendre le temps de discuter avec les personnes, histoire de se faire un point de vue plus global. Depuis quelques jours, internet fait des gorges chaudes de cette fameuse campagne de communication, lancée par Hadopi, pour expliquer qu'elle existe.

Sur le budget de 12 millions € affectés par le ministère de la Culture, 3,2 millions sont donc alloués à la communication. Énorme ? Certainement. Mais pour Marie-Françoise Marais, interrogée par le Figaro, la Haute autorité vit très bien cette campagne.

« Nous l'avons lancée pour le grand public, avec un sens particulier et sur un mode décalé. » Et d'ajouter : « Nous savions que certaines internautes allaient la détourner, mais cela fait partie de la liberté d'expression, et ce n'était pas ce genre de personnes que nous ciblions. »


En usant de l'humour, et du décalage, la présidente estime même que cette « opération de communication rentrait dans notre mission. Nous n'avions pas le choix. Le grand public, c'est la cible que nous devions atteindre ».

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Pour Jérémie Zimmerman, de la Quadrature du net, on nage en plein délire : « Il y a une espèce de contre-utopie entre le monde présenté dans ces campagnes et la réalité. On nous explique qu'avec Hadopi, ce qui se fait de pire aujourd'hui sera toujours valable en 2032. Une musique fade débitée au kilomètre, des nanas qui sont là uniquement pour leurs mensurations… c'est pour défendre ce genre de culture que l'usine à gaz Hadopi se justifierait. Cela en devient assez ironique. » (via l'Informaticien)

D'autant que la contre-campagne de détournement n'a pas pour mission autre que de railler complètement ladite vocation pédagogique.

Et pourtant, en interne...

Pourtant, Hadopi n'est pas le simple monstre froid, surtout dans le secteur de l'édition, que l'on croit voir. L'exemple Julie Clouzel qui aurait pu être le prix littéraire de l'année 2032 - on n'ose pas utiliser le mot Goncourt dans la campagne - est frappant. « Hadopi ne cherche pas à éradiquer le piratage », nous précise-t-on en interne, « mais à le réduire considérablement, en regard de ce qu'il est aujourd'hui. On cherche surtout une troisième voie, pour sortir de la répression et de la pédagogie, un moyen de mettre en oeuvre une réflexion, pour que cette pratique diminue. »


L'effort est louable. En fait, suite au Labs Hadopi concernant le livre numérique, il semble que le secteur soit différemment pris en compte. Alors que dans la musique et le cinéma, les jeux sont faits, et le combat a commencé, le livre numérique est encore exempt, hors du coup, et on espère pouvoir s'en sortir mieux, avec ce domaine. « Il y a beaucoup à apprendre de l'expérience vécue par l'industrie du disque et de la musique, cela donne un recul d'une dizaine, d'une quinzaine d'années, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. »

Si pour le moment, on se rue droit dedans, et que les modes de fonctionnement, voire simplement l'existence même de l'Hadopi est à interroger sans cesse, il n'est pas impossible que le secteur de l'édition apprenne bien plus sur la manière dont le livre numérique doit être mis en place, justement, par le biais de l'Hadopi.

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Attention, on ne parviendra pas à débarrasser tous les livres numériques de leurs DRM, parce que Hadopi pourrait montrer combien cela limite le marché. Cependant, la Haute autorité semble prendre la question du livre assez au sérieux, alors même que le Syndicat national de l'édition n'a toujours pas souscrit à cette régulation.

Sur la question de la pédagogie, et de la riposte graduée, on reconnaît qu'il y a comme un grand écart. Et surtout, il y a dans l'attitude du téléchargement à outrance, une forme de boulimie un peu maladif. Peut-être ne serait-il pas inutile de réapprendre à avoir envie, plutôt que de voir des tonnes de fichiers téléchargés, qui ne seront que peu ou pas consultés. Une autre pédagogie, en quelque sorte, qui, pour le livre, apparaît un peu inutile. « Non, c'est certain, le livre n'est pas la musique. Mais comment empêcher la présence d'un fichier à télécharger contenant 1500 livres sous droit - et qui ne seront jamais lus ? »

Les enjeux sont plus grands que l'Hadopi elle-même, et l'on en a bien conscience, en internet. D'ailleurs, en cas de changement de pouvoir aux prochaines élections, pas certain que l'Hadopi persiste. Pour autant, l'intérêt actuellement manifesté laisse croire que l'on prend au sérieux ces questions. Et qui sait, si le consommateur peut y gagner quelque chose réellement...