Hadopi, ou l'incohérente défense de la création

Clément Solym - 18.06.2011

Edition - Société - hadopi - pirater - livres


La campagne de communication Hadopi a donc été lancée, pour valoriser le label, désigné par l'acronyme PUR - plutôt délicat, comme terme. Celui-ci estampille les boutiques de vente en ligne, respectueuses des règles commerciales, légales. Avec des spots publicitaires, des cartes postales et des dépliants, Hadopi dépense 3,2 millions € de communication, PURe et dure. Mais qui protège-t-on réellement ?

Lors d'un échange assez intéressant, sur la vocation et les ambitions de la Haute autorité, nous avions pu découvrir que le sujet du livre numérique était particulièrement pris au sérieux. « Il y a beaucoup à apprendre de l'expérience vécue par l'industrie du disque et de la musique, cela donne un recul d'une dizaine, d'une quinzaine d'années, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs », nous expliquait-on. (notre actualitté)

Les Cathares contre les Pirates ?


Hadopi avancerait ainsi avec la volonté d'aider à négocier - autant que l'Autorité en aura le pouvoir - le virage numérique pour le livre, en évitant le fracas des autres industries culturelles. Et ce, nous avouait-on, même contre la volonté de ceux qui tiennent les rênes de l'édition

Toutefois, le label PUR, pour Promotion des Usages Responsables, ne manque pas de rappeler la traduction (du grec) du nom Cathare, ce groupe religieux chrétien médiéval. Les PURs, contre les imPURs, peut-être ?

Rappelons simplement que les Cathares, aux yeux de l'autorité catholique, étaient considérés comme des hérétiques. Et qu'au final, ils ont été massacrés. (voir Wikipedia pour les détails)

Mais le rapprochement est évidemment abusif, et ne doit pas faire perdre de vue le principal problème.

PUR-100


Car, la campagne de communication fait bel et bien erreur, concernant simplement le livre - indifféremment papier ou numérique - en induisant une information largement biaisée, sur la protection de la création.


La petite carte que nous avions découverte a pour slogan « Sans Hadopi, pas de Julie Clouzel, future auteure de Les solitudes de Sara, Prix littéraire de l'année 2032 ». Tout cela est bel et bon, évidemment, et arrache probablement déjà une larme d'émotion à la tata Michou, si fière par avance de sa petite Julie.

Et au dos de ladite carte, d'ajouter : « Le téléchargement illégal et le streaming illégal fragilisent toute la chaîne de création qui permet la naissance des oeuvres qui vous font vibrer. »

Il est également possible d'en lire une variante sur une brochure « Le téléchargement illégal et le streaming illégal fragilisent tout ce qui permet à la création d'exister. »

Grat, grat.., fait le sage de son ongle sur le sommet de son crâne... Défendre les créateurs, la création, personne ne s'y oppose : qui revendiquerait, sans une volonté d'ironie assurée, de mettre un terme à la création ?

Assurer les ventes, suite au Prix

Reprenons, à la lumière de ces déclarations, celles que nous avait faites Didier Decoin, secrétaire de l'Académie Goncourt, fort intéressantes, pour comprendre comme la petite Julie deviendra le Prix littéraire de l'année 2032.
« Toutes les maisons ont leur place à l'Académie Goncourt, sauf une maison qui n'aurait pas la capacité d'assurer la diffusion nécessaire à l'obtention du prix. Après tout, c'est encore en librairie que l'on achète le plus de livres. Une maison qui ne pourrait pas assumer cette nécessaire diffusion ne serait pas retenue. »
Et sur la possibilité qu'un pure-player, (même un PUR-player) un éditeur exclusivement numérique gagne le Goncourt :
« C'est juste, cela ne serait pas problématique. Ce qui l'est en revanche, c'est que l'on passerait les librairies de France à la guillotine. Le prix Goncourt, c'est avant tout une célébrité que l'on retrouve chez son libraire. Et d'autre part, la question de la rémunération des auteurs sur les livres numériques pose encore de nombreuses questions. Régler ces deux aspects est essentiel avant que l'on ne puisse se réjouir du livre numérique. »
(notre actualitté)
Dans le cadre du Goncourt, il était donc clairement admis qu'une maison de trop petite taille - mais qui n'en est pas moins éditrice de créations - ne pourrait pas recevoir le prix. Alors quid de Julie ?

Ma chère Julie, je te fais une lettre...

C'est simple : ce fameux prix qu'elle recevra, grâce à Hadopi en 2032, on le tait à demi, mais c'est nécessaire une prestigieuse récompense. Une de celles que se disputent les Galligrasseuil, comme le proclamait le Canard enchaîné.

Frédéric Pagès, jounaliste du volatile, l'affirmait déjà en novembre 99, et l'on ne sera peut-être pas vainement tenté de croire que la phrase n'est plus d'actualité : « Car le Goncourt ne récompense pas un écrivain, comme un vain peuple le pense, mais un éditeur. Le trio Gallimard-Grasset-Le Seuil, surnommé "Galligrasseuil", fait la loi. », (voir Wikipedia).

Syllogisme, s'exclamera-t-on ? Il faut le reconnaître. Mais la coïncidence n'en est pas moins éloquente. Ce n'est pas Julie, qui sera consacrée avec son prix, mais l'éditeur derrière elle. Et ce n'est donc pas la création de Julie que l'Hadopi est en charge de défendre, mais une fois encore, le business de la - nécessairement grande - maison qui a propulsé l'ouvrage.

Parce que sans grande maison ni grande capacité d'arroser le marché des libraires, il ne semble pas possible de convoiter un grand prix littéraire.

À la recherche de la troisième voie

Pourtant, on perçoit bien qu'il y a urgence et problème. C'est dans le catalogue des uns et des autres que se trouvent ces oeuvres vibrantes, émouvantes, qu'importe : ces livres découverts, qui nous ont accompagnés, d'auteurs encore vivants (une pensée toujours émue pour le sacrifié Éric Bénier-Bürckel, par exemple, mais on peut en citer des centaines) ou non.

Et ceux-là, on peut souhaiter les faire découvrir au plus grand nombre, mais on aimerait tout autant que leur auteur soit récompensé du voyage dans lequel il nous a embarqués. Et surtout, ne pas lui retirer le pain de la bouche, en piratant sa création.

Défendre le droit d'auteur ? Défendre les droits des auteurs ? La propriété intellectuelle ? Épineuses questions... vraiment.