Handicap : 38 % de la rentrée littéraire accessible, un "progrès significatif"

Antoine Oury - 30.10.2014

Edition - Les maisons - rentrée littéraire accessible - handicap public empêché - SNE éditeurs fichiers XML EPUB


La semaine dernière, le Syndicat National de l'Édition, en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France et le Centre National du Livre, révélait les chiffres de sa deuxième « rentrée littéraire accessible ». Une vaste opération qui rassemble les éditeurs, la BnF et les structures adaptatrices pour les publics empêchés de lire, afin de donner à la fois un coup d'accélérateur et de projecteur sur l'accessibilité au texte.

 

 

Livre sur la Place 2014

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

D'une année sur l'autre, un regard extérieur, qui ne s'appuie que sur les chiffres constate 233 livres accessibles en 2014, pour 155 en 2013, soit une progression de 50 %, portant le total des livres de la rentrée littéraire accessibles à 38 % de la rentrée littéraire « officielle », estimée à 607 romans. Un pourcentage légèrement surestimé, puisqu'il ne prend en compte que les romans adultes de la rentrée littéraire, quand les ouvrages rendus accessibles par l'opération du SNE et des structures comportent des titres jeunesse.

 

Toutefois, les structures adaptatrices notent des progrès qualitatifs sensibles, parallèlement à la quantité : « Les fichiers ont été mis à disposition plus rapidement que l'année dernière, et le recours à 5 structures adaptatrices a permis de mieux répartir la charge de travail. Au final, les lecteurs profiteront des titres plus rapidement », note Fernando Pinto da Silva, responsable du Centre d'Évaluation et de Recherche sur les Technologies pour Aveugles et Malvoyants (CERTAM), et responsable de la production numérique pour l'association Valentin Haüy.

 

L'apparition des ouvrages jeunesse est également saluée par les différentes structures qui ont participé à l'opération (BrailleNet, GIAA, INJA, AVH, Lisy). L'accessibilité, dans ce secteur, est encore un peu plus difficile à garantir, et favorise de fait l'illettrisme ou les difficultés d'apprentissage des publics empêchés.

 

De même, l'édition n'a pas hésité à mettre à disposition les titres les plus mis en valeur de la rentrée littéraire : à l'exception de Mersault, contre-enquête, de Kamel Daoud, chez Actes Sud, l'ensemble des derniers nommés en lice pour le Goncourt est ainsi disponible.

 

Concrètement, le travail d'adaptation

 

Le circuit créé par la rentrée littéraire accessible est le suivant : les éditeurs font parvenir leurs fichiers XML, alors adaptés par les différents organismes impliqués. Les fichiers adaptés sont ensuite déposés à la Bibliothèque nationale de France, sur la plateforme Platon. Cependant, les fichiers en dépôt ne sont pas directement utilisables par les publics empêchés : les associations d'accès à la lecture doivent encore convertir le fichier déposé, sous forme de Daisy DTBook, en un format lisible et autant de possibilités de lecture : livre imprimé braille, livre imprimé gros caractères, livres audio, livre numérique...

 

L'objectif réside donc essentiellement dans la mutualisation d'une étape délicate, le traitement du format de production (le XML) vers un format d'archivage (Daisy DTBook). Les 5 organismes associés à l'opération du SNE, du CNL et de la BnF, en France, sont les seuls à avoir les moyens techniques nécessaires pour gérer cette étape.

 

 

Victor Reader, « mange-disques » et portable

Le Victor Reader, un dispositif pour la lecture de livres audio (à gauche, version CD, à droite, version portable), à l'association Valentin Haüy

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

L'édition 2014 aura également vu, à ce titre, un progrès dans les formats des fichiers envoyés par les éditeurs : quelques fichiers PDF, beaucoup plus longs à adapter, se sont tout de même glissés dans les 233 titres.

 

Une réforme du cadre légal toujours attendue

 

Pour pouvoir proposer à leurs usagers des livres adaptés, les structures se voient remettre un agrément. Il en existe deux types : celui de niveau 1 permet aux structures agréées d'adapter n'importe quel livre imprimé, sans accord de l'éditeur, en vertu de l'exception handicap. Toutefois, ces structures de niveau 1 n'ont pas accès au fichier source de l'éditeur (au format XML, dans l'idéal). Une cinquantaine de structures françaises disposent de l'agrément niveau 1.

 

Les structures de niveau 2, au nombre de 25 environ, peuvent avoir accès aux fichiers source de l'éditeur, ce qui facilite et accélère grandement le travail d'adaptation. Elles déposent pour ce faire une demande auprès de la BnF, qui stocke le fichier source sur Platon et le met à la disposition de la structure adaptatrice. La structure réalise son adaptation, la déclare à la BnF, et doit détruire le fichier source.

 

Le principal obstacle a une accessibilité beaucoup plus large, c'est que la BnF n'est pas habilitée à stocker des adaptations déjà réalisées, pour que d'autres structures puissent en profiter, et ces dernières ne peuvent pas échanger des fichiers pleinement adaptés. Les organismes espèrent que la législation évoluera dans le sens d'une mutualisation des adaptations : « Pour prouver qu'un tel versement était possible, l'association Valentin Haüy a reversé les fichiers adaptés pour l'impression braille, dans le cadre de la rentrée littéraire accessible. Il faudrait que la BnF devienne une sorte de dépôt légal des adaptations », explique Fernando Pinto da Silva.

 

Parmi les autres attentes, les structures aimeraient voir le délai de dépôt des fichiers sources par l'éditeur, sur Platon, réduit de deux mois à un mois, pour accélérer l'accès aux textes.

 

 

Braille wine label

(Jeremy Keith, CC BY 2.0)

 

 

Par ailleurs, les conditions du dépôt des fichiers ne semblent pas assez précises pour garantir un accès égalitaire aux productions éditoriales : ainsi, l'insertion des images dans les textes, au sein de livres jeunesse, mais aussi d'essais ou de romans, reste problématique. Les fichiers XML ne comportent généralement pas les images des livres, et les structures adaptatrices attendent que celles-ci soient livrées avec les XML.

 

L'adaptation des images s'avère toujours délicate, car elle ne peut pas être traitée par un processus automatisé : la description des images doit être réalisée de façon précise, normée, et obligatoirement par un être humain. Autrement dit, la démarche est beaucoup plus longue.

 

L'EPUB3 commercial, une solution accessible, mais pas universelle

 

La ratification du Traité de Marrakech par l'Union européenne, puis par la France, devrait grandement faciliter le travail des structures adaptatrices. Elles seront autorisées à partager les fichiers adaptés entre elles, mais aussi avec leurs voisins francophones comme la Suisse ou la Belgique. De telles possibilités d'échange devraient être intégrées à la réforme du cadre légal de l'exception handicap, promise en 2015 par l'ancienne ministre de la Culture, et que Fleur Pellerin a visiblement toujours en tête.

 

Du côté de l'édition, le format EPUB3, qui devrait a priori être entièrement accessible, a été mis en avant comme une solution globale à la « famine livresque » mise en avant par l'OMPI en juillet dernier.

 

Néanmoins, cet espoir de voir le marché commercial rejoindre les besoins des publics empêchés est un peu optimiste : d'abord, il reste ce souci de la description d'images, qui ne peut pas être automatisé. Par ailleurs, l'EPUB3 commercial permettra un accès facilité au livre numérique, mais seulement à ce format. Or, de nombreux publics empêchés de lire se tournent vers le livre audio, le livre imprimé en braille ou le livre en gros caractères, qui nécessitent toujours des fichiers adaptés pour être produits, et donc un accès aux fichiers sources des éditeurs.

 

Et, quand bien même l'EPUB3 commercial est accessible, il doit être possible d'y accéder facilement : or, la plupart des plateformes commerciales et des sites d'offre légale ne sont pas accessibles aux publics empêchés.