Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Hautes enfances, trahisons et mères (in)dignes : la rentrée littéraire Fayard

Béatrice Courau - 18.08.2017

Edition - Les maisons - rentrée littéraire romans - rentrée littéraire Fayard - livres lectures rentrée


Au Purgatoire, rue du Paradis, libraires et journalistes étaient conviés par Sophie de Closets, et l’ensemble de l’équipe éditoriale, auteurs et traducteurs de la maison Fayard, à découvrir les 6 titres prévus pour la rentrée littéraire.



 

 

Japon, début du XVIIe siècle : les shoguns Tokugawa prennent le pouvoir et, las des volontés d’ingérence de l’Espagne et du Portugal, et de l’influence grandissante du christianisme, vont dans les décennies suivantes diriger le pays d’une main de fer. 
 

En 1609, le jeune et fervent jésuite portugais Christovao Ferreira part combattre l’idolâtrie et débarque à Nagasaki.

Passé dans la clandestinité au moment de la répression lancée contre les chrétiens, il sera arrêté, torturé avec le raffinement requis. Le choix est simple : mourir ou renoncer à sa foi et intégrer la nouvelle inquisition du shogun.

Le roman de Morgan Sportès commence par la délicate et effroyable scène de l’apostasie de Ferreira. 
 

Alternant relations historiques et narration romanesque, petit à petit se mettent en place les questions fondamentales que pose le destin de Ferreira : renonce-t-il à sa foi par peur ? Par souffrance ? Par doute ?


Dans ces temps où Descartes, Cervantès, Calvin et Hobbes mènent la déconstruction en marche des modèles de pensée européens, les correspondances s’établissent avec notre époque : montée des fanatismes, remise en question des autorités, lutte contre les ingérences du religieux dans les systèmes d’état, choc des civilisations, souveraineté des états.


Renouant avec l’Asie et la figure du traître, Morgan Sportès nous offre avec Le ciel ne parle pas un trépidant, foisonnant, parfois érudit, roman qui dépasse le qualificatif d’historique, porté par cette plume si élégamment grinçante et ironique qui nous fait accompagner son héros au cœur de ses propres ténèbres. Des nôtres ?


  
 

 

Happée par les réminiscences, la couleur, les odeurs, les sons, tous sens délimitant toutes formes, la mémoire, se réfugiant à l’abri de l’éblouissant mimosa, redonne vie au corps souffrant.
 

Entre douleur et sommeil, prisonnier d’un lit d’hôpital, le narrateur s’échappe dans La presqu’île, haut lieu de l’enfance, dans la grande maison au grand jardin, là-bas, sur les rives de la méditerranée, auprès de cette grand-mère, turfiste chevronnée, femme de boucher dans le four de laquelle cuisent les plats de la boutique, dont la tendresse simple est « [son] sang et [ses] os ». 
 

Sous les figures tutélaires de Proust et de Bonnard, dont on retrouve la scansion de l’un et l’éblouissante lumière et la sensualité de l’autre, Vincent Jolit invite à un délicat et solaire voyage immobile aux sources de l’enfance, et interroge, par le tableau de cet immense amour, le rapport au souvenir, à la mémoire et au nécessaire romanesque. 

 

 

Chacun des salariés de Jodelle Implants reçoit par mail un poème le matin, bénéficie d’un salaire digne voire élevé, de la crèche d’entreprise, peut cultiver l’ambition de monter les échelons au mérite et au temps passé. L’entreprise est dirigée par le charismatique et incontesté Jean Jodelle, patron de gauche emblématique (doté d’un incontestable et insupportable cynisme désabusé sous des dehors de bonhomie paternaliste). Tous sont complices de la fraude, du simple ouvrier au patron.
 

L’embauche de Louis Glomotz, ancien camarade d’études, fera entrer le ver dans le fruit. Le scandale des prothèses mammaires se déclenchera. Vaut-il mieux être un chômeur et sacrifier ses loyautés ? Vaut-il mieux se taire et être un salaud ? 
 

Dans Une histoire trop française, Fabrice Plimskin signe un surprenant thriller politique et industriel, le portrait d’une entreprise et d’un dilemme, et désigne sans concession les contradictions et les impasses de la gauche française.

 

  

 

 

Lettre de rage, lettre d’amour, exploration effrénée des racines du mal transmis, Au nom des nuits profondes, de Dorothée Werner, plonge aux tréfonds du lien maternel. 
 

« Toi », c’est cette mère émergeant de la France d’après guerre, entre violence et résignation, dernière génération de femmes souris grises, persuadée de ne rien valoir, anéantie par le vide, l’ennui et le sens accepté des conventions. Elle, c’est sa fille, qui la met par cette exigence narrative du « tu » au tribunal de l’intime. 
 

Spectatrice d’elle-même, œil vide sur sa condition, cette mère naîtra peu à peu à elle-même, étrangère aux traces qu’elle imprime sur sa fille ; entre Sautet et Chabrol, « à califourchon sur le grand balai de [son] émancipation » elle poursuivra son éducation féministe, deviendra femme libre, insoumise, militante. 
 

Maternité vue du côté sombre, envers du décor de la lutte pour l’émancipation féminine, transmission générationnelle, en 10 chapitres structurés autour de la Petite cantate de Barbara, le roman pose l’impossible dilemme : comment, et pourquoi, concilier liberté et maternité.

 

 

Dans une ancienne région minière des Appalaches ravagée par la pauvreté, l’ombre de Nitro Mountain s’étend sur la cohorte de laissés-pour-compte, junkies, piliers de comptoir et marginaux sublimes qui y vivent. Jones, un musicien bluegrass, prend sous son aile Leon, jeune homme paumé qui ne se remet pas de sa rupture avec la torturée et bouleversante Jennifer.

Celle-ci a eu la mauvaise idée de tomber sous la coupe d’Arnett, un truand sociopathe, aussi violent et terrifiant que fascinant, reconnaissable au tatouage Daffy Duck qu’il porte au cou. Quand Turner, ex-flic cinglé qui a troqué son arme de service pour une arbalète, se met en tête d’arrêter Arnett, suspecté de meurtre, afin de regagner son insigne, les choses ont déjà commencé à tourner à l’aigre.
 

Imprégné de country et des « murders ballads » du bluegrass, de drogue et d’alcool, dans une atmosphère de bars interlopes, cour des miracles à la Tarantino, se donne rendez-vous cette société de blancs déclassés, fracassés et désespérés.
 

Comme une voix off dans un film des frères Cohen, Lee Clay Johnson crée une langue à la scansion étonnante, lancinante, onirique. Un premier roman noir charbon, halluciné et hallucinant. Magnifique.

 

  

 

 

New York années 80 : Lucy, mariée et mère de deux petites filles, s’est depuis longtemps éloignée de cette mère qui vient de manière inattendue passer 5 jours à l’hôpital à son chevet : journées étonnantes de babil et de sereines présences l’une à l’autre, cherchant des surnoms aux infirmières, cancanant joyeusement sur les figures du passé et ce qu’elles sont devenues.
 

Des années plus tard, écrivaine, Lucy se remémore tout ce que ces cinq jours ont eu de décisif dans sa vie, et met des mots sur le lien avec cette mère qui aura consacré toute son énergie, son amour, sa dignité et sa volonté au service de la survie de sa famille.
 

En cercles concentriques, mille-feuille temporel, alternant scènes d’hôpital et regard sur le passé, sur cette enfance empreinte de déprivation matérielle, intellectuelle et affective, l’on voit sous la plume délicate et limpide d’Elizabeth Strout, sans jamais céder au pathos, naître une écrivaine et la matière littéraire de ce magnifique roman filial, où les livres sauveront “Lucy Bordel-de-merde Barton” de la solitude et de cette vie où les émotions n’ont pas de mots pour se dire. 

 

 

(disponible) Morgan Sportès – Le ciel ne parle pas – Editions Fayard – 9782213704456 – 20 €

(A par. 23/08) Vincent Jolit – Presqu’île – Fayard – 9782213704999 – 15 €

(A par. 23/08) Fabrice Pliskin - Une histoire trop française – Fayard -  9782213705071 – 20 €

(A par. 23/08) Dorothée Werner – Au nom des nuits profondes – Fayard - 9782213704814 – 17 €

(A par. 30/08) Lee Clay Johnson - Nitromountain – Trad . Nicolas Richard – Fayard - 9782213701400 – 20.90 €

(A par. 30/08) Elizabeth Strout – Je m'appelle Lucy Barton - Trad. Pierre Brévignon – Fayard – 9782213701356 – 19 €
 

 

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