Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Héritages, passages et poésies modernes : la rentrée du Seuil

Béatrice Courau - 22.08.2017

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Rendez-vous était pris avec les éditions du Seuil à la maison des Polytechniciens pour la rentrée littéraire, avec neuf titres qui (au fil de nos lectures de l’été) tiennent toutes leurs promesses. Allez, on vous embarque pour une sélection de petits bijoux de rentrée.



 

C’est l’histoire d’un jeune homme, Ryad, qui vient en guise de stage débarrasser et nettoyer une ancienne librairie, « Les vraies richesses », sise au 2 bis de la désormais rue Hamani, devant laquelle le vieux Abdallah, qui tint longtemps la boutique, se tient imperturbable. 

 

C’est l’histoire d’un homme, Edmond Charlot, qui décide un jour d’ouvrir une librairie au 2 bis rue Charras, au cœur d’Alger la Blanche. Nous sommes en 1936. Charlot devient, libraire, bibliothécaire pour les étudiants désargentés. Parmi eux, un certain Albert Camus, dont il éditera les premiers textes. Roblès, Roy, Dib, Feraoun, Bosco et Giono, Gide et Saint Exupéry, tous lui confieront des textes à éditer. Il fondera la revue l’Arche, publiera Vercors et son Silence de la mer depuis Alger, partira à Paris poursuivre son aventure éditoriale…

 

Au-delà de la restitution saisissante de 80 ans de l’histoire de l’Algérie, alternant les voix fictionnelles du présent, les carnets de notes de Charlot et le récit du contexte historique, ce sont 40 ans de vie éditoriale qui se déroulent sous nos yeux, les premiers textes édités, les pénuries de papier durant la guerre, l’arrivée à Paris au moment où la NRF est interdite de parution, Paulhan, Gallimard, les trahisons, les dettes, le retour à Alger et les ultimes drames qui scelleront cette vie entièrement vécue, comme une incandescence, avec cette volonté de partager et de transmettre les textes.

 

Avec une écriture d’une grande intelligence, fantaisie et sensualité, Kaouther Adami retrace dans Nos richesses un destin d’homme intimement lié aux aléas de la grande histoire. Une mélancolie très tenue et une lucidité parfois proche de l’amertume imprègnent ce formidable hymne aux libraires, éditeurs, lecteurs, au partage, à la création et à la transmission de Nos richesses.


  


 

Fief, premier roman de David Lopez déroute, étourdit, embarque le lecteur dans une petite ville, à mi-chemin entre banlieue et campagne, au sein d’une bande d’amis, ni bourgeois ni voyous, dont l’unique leitmotiv est de fumer des joints en attendant quelque chose à faire. 

 

Entre salles d’entraînement, réminiscences de lecture (irrésistible pitch du Candide) et dictées saugrenues, ils partagent tous une même solitude et une certaine incapacité à déterminer le réel, le meublent indéfiniment pour dilater le temps, et évitent ainsi de se penser soi. Vouloir réussir en devient obscène, une trahison de caste, sous le couvert d’une résignation fataliste.

 

Plus qu’une écriture, on penche à croire à la naissance d’une voix : une langue abrupte, dense comme le poing d’un boxeur, où l’acuité extrêmement sensible aux vertigineux détails du rien parvient à créer une poésie haletante, déconstruite, d’une percutante modernité. 

 

Ninon n’échappe pas à la malédiction qui frappe les filles aînées de sa famille depuis quelques centaines d’années, maladies ou afflictions saugrenues ou douloureuses, voire délétères, dont la légende a été patiemment entretenue par sa mère. À 17 ans, un matin, Ninon « sait ». La maladie, qui rend insupportablement douloureux tout contact avec ses bras sans laisser de traces, envahit son esprit et son être. Le diagnostic est posé, avec la possibilité du soin et de la guérison. 

 

Joy Sorman dissèque la peau, dans cette leçon de Sciences de la vie, peau qui de carapace puis de supplice est devenue pour l’héroïne son viatique pour renaître, soulevant délicatement les couches épidermiques de sa narration. Et l’on s’interroge sur la douleur, le corps souffrant, cette maladie qui bientôt définit tout l’être. Peut-on faire confiance aveuglément à la science et la médecine ? Quelles implications pour l’esprit ? Comment s’affranchir de l’hérédité pour se construire une personnalité ?


  
 

 

Elle nage. Dans le grand bassin de Versailles, dans les courants d’Arcachon, dans la plus chaude Méditerranée, toute sa vie Jackie, la mère de la narratrice, trouvera dans la nage, dans ses gestes, ses efforts, son ressenti, un exutoire à sa vie engoncée dans un destin trop étriqué, une libération des sens, une affirmation de sa souveraine liberté. 

 

Avec le lumineux Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas, auteure des inoubliables Adieux à la reine, signe un délicat, pudique et magnifique roman filial.

 

Taba-taba, repète le pensionnaire installé sur les marches du lazaret, chez les fous. Nous sommes dans les années 60, et le jeune narrateur, dont le père dirige l’établissement, garde le souvenir de cet étrange et énigmatique appel. S’appuyant sur les archives et les documents hérités, Patrick Deville nous offre un roman familial foisonnant, traversant cette période qu’il affectionne tant, du Second Empire jusqu’aux récents attentats, de l’Égypte au Mékong, des sources de la création de ce lazaret au narrateur d’aujourd’hui. 

 

Alerte, vif, précieux et délicat, le récit se met en place comme un magnifique cabinet de curiosités, déroulant et mêlant intimement histoire familiale et Grande Histoire. Patrick Deville, incontournable.

 

  

 

À force de volonté impitoyable, de violence et d’ambition, le patriarche, L’empereur à pied a fondé son empire, dans les montagnes du Liban. Le prix de l’héritage sera la malédiction de ses descendants : seul l’aîné aura le droit de gérer le domaine et de faire perdurer la légende. Les cadets reniés partiront à la recherche d’un miroir de cet héritage à jamais échappé, et chercheront du Mexique à l’Asie Centrale à recréer, à incarner l’ancêtre idéalisé. 

 

Personnages aux destins fracassés, Charif Majdalani signe une somptueuse épopée familiale, dans la langue des contes et des chimères si propre à bâtir les mythes.

 

L’un des titres les plus poétiques de cette rentrée 2017, Ce que l’on entend quand on écoute chanter les rivières, premier roman de Barney Norris, est sans conteste l’un de nos coups de cœur étrangers. 
 

Il y a Rita, fleuriste, gouailleuse, vendeuse d’herbe parfois, qui crache sa vie de solitude. Il y a Sam, désemparé face à ses premiers émois amoureux et le foudroyant cancer de son père. Il y Georges, veuf d’une femme qu’il a aimé quarante années durant. Il y a Allison, femme de soldat esseulée. Il y a Liam, qui du haut des remparts, voit toute la scène. À l’image des cinq rivières qui se rejoignent pour n’en former plus qu’une, au cœur de Salisbury, cinq personnages ordinaires, dont les vies minuscules vont se télescoper.

 

Avec une rare mélancolie poétique, alternant les registres pour prêter voix à chacun des personnages, Barney Norris débusque dans les minuscules simplicités du quotidien, dans la vérité des émotions de chacun, face à la mort, la maladie, la solitude, patrimoine commun, les chemins pour parvenir à se voir enfin lorsqu’on se croise, et réclamer à grands cris sa part d’existence. 

 

 
 

Le corps des ruines de Juan Gabriel Vasquez est le récit de l’obsession pour les deux meurtres qui ont marqué l’histoire de la Colombie au XXe siècle, celui de Uribe en 1914, celui de Gaitan en 1948. Un soir, le narrateur croise Carlos Carballo, obsédé par ceux événements, qui sont pour lui, parmi d’autres, les péripéties de plus vastes complots. C’est l’occasion pour l’auteur de débusquer les mensonges de l’histoire officielle et poser la question de la transmission de la violence entre générations.

 

Entre roman policier, confessions intimes des acteurs de l’histoire en marche, récits familiaux, un roman prenant sur les questions politiques et sociales de la violence.

 

  



Depuis les berges de la rivière, d’une bâche bleue qui se délite au fil de l’eau, des os se dispersent. 

Flash-back : nous sommes dans les Appalaches, en 69. Deux frères, sous la férule d’un grand-père despotique et conservateur, voient arriver la solaire Ligéïa. Sexe, alcool, drogues, ce sera leur summer of love. Elle détruira tous leurs repères. Et disparaîtra. 

 

Le narrateur, Eugène, l’aîné, fait le récit brûlant de cet été-là, et s’interroge au présent sur son frère. Peinture de ces deux Amérique qui se déchirent alors, interrogations sur le récit, le réel et la perception de la vérité, Par le vent pleuré est un nouvel indispensable Ron Rash.

 

 

Kaouter Adimi – Nos richessesEditions du Seuil – 9782021373806 – 17€ / num. 9782021373813 – 11.99€

David Lopez – Fief – Seuil – 9782021362152 – 17.50€ / num. 9782021362169 – 12.99€

Joy Sorman – Sciences de la vie – Seuil - 9782021365122 – 18€ / num. 9782021365139 – 12.99€

Chantal Thomas – Souvenirs de la marée basse – Seuil – 9782021343151 – 18€ / num. 9782021343168 – 12.99€

Patrick Deville – Taba-Taba – Seuil - 9782021247466 – 20€ / num. 9782021247527 – 14.99€

Charif Majdalani  - L’empereur à pied -  9782021372502 – 20€ / num. 9782021372519 – 14.99€

Barney Norris - Ce que l’on entend quand on écoute chanter les rivières  - Trad. Karine Lalechère – Seuil – 9782021340143 – 20€ / num. 9782021340150 – 14.99€

Juan Gabriel Vásquez - Le corps des ruines– Trad. Isabelle Gugnon – Seuil - 9782021311167 - 23.00 € TTC / num. 9782021311181 - 16.99€

Ron Rash - Par le vent pleuré - Trad. Isabelle Reinharez – 9782021338553 - 19.50€ / num. 9782021338560 – 13.99€

 

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