Une romance entre un nazi et une juive dans un camp de concentration, vraiment ?

Nicolas Gary - 06.08.2015

Edition - International - camp concentration - nazi juive - histoire amour


Le monde de la romance n’échappe pas aux polémiques que ses écrits sont susceptibles de déclencher. Le livre de Kate Breslin, For Such a Time, paru en avril 2014 chez Bethany House, a pris son temps, mais voici qu’il se fait remarquer. Le pitch ? Une histoire d’amour entre une détenue juive et un soldat nazi, dans un camp de concentration. Diablement sexy, en effet.

 

 

 

Roman qui parle de l’Holocauste, certes, écrit par une auteure qui se revendique chrétienne, et publiée dans une maison d’édition chrétienne, il s’agit d’une réécriture du Livre d’Esther. Ce texte de l’Ancien Testament raconte comment le grand vizir Haman, sous le règne de Xerxès 1er, tente d’exterminer les juifs. Or, Esther, favorite du roi, est juive. Elle échappera avec les siens au massacre grâce à l’intervention de son cousin Mardochée. 

 

Évidemment, dans le roman de Kate Breslin, l'amour entre Aric, l’Allemand, Hadassah, la juive, est impossible, sinon, aucun intérêt. Le bourreau SS aura donc recours au Nouveau Testament, pour amorcer la conversion sa prisonnière.  Et voilà une histoire, qui depuis quelques semaines, fait frémir la communauté des auteurs de romance. 

 

Le livre est en effet revenu sur le devant de la scène après avoir été récompensé par deux RITA Awards, qui saluent « l’excellence dans la fiction romance », explique la Romance Writers of America, qui attribue les prix. Les titres de meilleur premier roman et meilleure romance originale accordés à Such A Time ont attiré l’attention sur un livre qui, paru voilà plus d’un an, n’avait manifestement pas fait tant de vagues que cela à sa sortie.     

 

La communauté de la romance en plein émoi, et moi, et moi

 

Certains pointent que le récit abuse du conflit historique, pour renforcer un modèle centré sur la chrétienté. D’autres voient dans le comportement du soldat un abus intolérable de son pouvoir. Mais dans tous les cas, difficile de voir un soldat nazi incarner la figure d’un héros romantique, et plus encore de profiter du génocide pour tenter d’introduire une pareille passion. 

 

Sarah Wendell, auteure de romance, s’est fendue d’une lettre à l’organisation, pour expliquer combien la seule sélection de ce livre était devenue choquante au sein de la communauté de lectrices qu’elle anime, Smart Bitches, Trashy Books. « Je sais que chacun d’entre vous veut faire avancer la réputation et la communauté professionnelle de la romance et des femmes qui en écrivent. La nomination de ce livre ne produit aucun de ces effets », conclut-elle. 

 

Ici ou là, on peut également lire des critiques portant exclusivement sur la dimension religieuse, plus problématique encore. Puisque l’auteure et sa maison revendiquent une orientation chrétienne, le récit prendrait des allures de tentative de conversion, plus ou moins contrainte. Et par conséquent, dévoilerait « un antisémitisme violent et dangereux. Il glorifie et rachète un nazi tout en privant cette femme de tout et la forçant à se convertir au christianisme pour que son acte puisse être considéré comme une rédemption ».

 

Il est vrai qu’Aric est assez troublant : ce commandant SS décide que, bien qu’élevée dans une famille juive, Hadassah n’est pas juive à ses yeux. Blonde aux yeux bleus, il va choisir de la sauver de la mort à Dachau, en l’engageant comme assistante personnelle. Finalement, on en revient à la bonne vieille trame de la secrétaire qui sort avec son patron. La Shoah, en trame de fond, n’est là que pour la couleur locale...

 

Et tout cela sans même prendre en compte la réalité historique des camps, les conditions de vie des prisonniers, qui laissent peu de place à un coup de foudre. Souvent assimilée à l’enfer sur Terre, la vie dans ces endroits où tout le monde se faisait raser le crane dès son arrivée, ne semble guère propice aux histoires d'amour. Cette analyse n’est pas isolée, et conclut, comme d’autres, au fait que le livre de Kate Breslin n’est que « violence et destruction ». 

 

Le RWA, qui réunit logiquement les auteures de romance américaine ne s’est toujours pas exprimé sur cette polémique, dont il serait à l’origine. Les membres de son jury sont pourtant largement invités à s’expliquer sur ce choix, et le justifier. L’auteure au centre de la polémique n'a rien dit non plus, par ailleurs. Après tout, c'est la qualité littéraire qui est jugée, pas la décence...

 

Bon à noter : 

Le pitch du livre n’a pas manqué de rappeler le film de Liliana Cavani, sorti en 1974 en Italie, Portier de nuit. Effectivement, il s’agit dans cette histoire d’une relation SM entre un officier SS et une prisonnière juive, qui se retrouvent presque par hasard, en 1957 en Autriche. Lui est portier dans un hôtel ; elle a survécu et fait unbeau mariage, mais les souvenirs rejaillissent immédiatement.

 

Loin, très loin, de ces histoires de conversion, et de salut permis par le renoncement à la religion juive – et surtout, loin d’une histoire du romance. Cavani retraçait plutôt le syndrome de Stockholm, et la fascination pour le bourreau, tout en faisant résonner l’horreur nazie, à travers les jeux sexuels tortueux de ses deux protagonistes.