Histoire de l'édition française : La création de La NRF

La rédaction - 14.10.2016

Edition - Les maisons - Création de la NRF - éditions Gallimard NRF - Claude Gide Gallimard


Le livre d’Olivier Bessard-Banquy, La fabrique du livre, retrace l’histoire de l’édition littéraire française, à travers le XXe siècle. Pour accompagner cette publication, ActuaLitté propose de revenir sur quatre temps forts de cette période : aujourd’hui, la création de La NRF.

 

Vitrine Gallimard au Hall Du Livre (Nancy), ex-Chapitre

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La création de La NRF a été maintes fois évoquée et les amateurs de grande littérature connaissent bien les aspirations absolues des amis rassemblés autour d’André Gide et de Jean Schlumberger au moment de la fondation, sur le même mode que celui du Mercure et de La Revue blanche, d’une revue doublée d’un comptoir d’édition confié aux bons soins de Gaston Gallimard. 

 

L’extraordinaire ambition qui anime les fondateurs de La NRF dépasse de loin le seul cadre de l’écriture. Pour les bibliomanes qui gravitent autour d’André Gide, il ne peut être pensable de s’engager dans une aventure de défense des belles lettres autrement que sur un vergé d’Arches ou un vélin de Hollande. Gide lui-même grimace à l’idée que ses œuvres ne soient pas réalisées avec le plus grand soin ; l’idée du comptoir lui vient entre autres choses pour pouvoir enfin publier ses écrits en contrôlant tout jusqu’au tirage des bonnes feuilles. 

 

Les soucis pour l’impression de La Porte étroite au Mercure de France l’écœurent tout particulièrement ; la grande édition prévue par son éditeur habituel lui semble « hideuse » « au point que sérieusement je ne sais si je ne vais pas y renoncer », confie-t-il à Jean Schlumberger. « J’ai horreur de l’ouvrage bâclé. » Gide, pour être sûr de tout maîtriser, va jusqu’à fournir lui-même le papier pour les éditions de luxe de ses textes sur vergé, papier qu’il stocke jalousement dans sa villa d’Auteuil et qu’il distribue au compte-gouttes à l’imprimeur. C’est Schlumberger qui le convainc de ne pas se cantonner au seul public des bibliophiles et de condescendre à bien vouloir donner une édition courante de son texte. 

 

Dans l’esprit des fondateurs, il faut travailler la forme des volumes comme la pureté des phrases. « Soignons [...] le plus possible ces premiers livres, écrit encore Gide à Schlumberger : c’est sur eux qu’on nous jugera. » Gide et ses proches veulent s’engager dans l’édition et la librairie pour défendre leur idée d’une création épurée doublée d’une typographie rénovée. La NRF sort d’un désir de défendre une littérature dégagée des mots d’ordre symbolistes et naturalistes, mais encore irréprochable dans son agencement graphique. 

 

Tous les esthètes de La NRF première époque sont bibliophiles, leur imaginaire du livre est contaminé par ce commerce quotidien avec le pur chiffon et le tirage numéroté ; ils entendent aussi se démarquer des frises et autres raffinements graphiques du XIXe siècle, issus du renouveau elzévirien, de même que des ouvrages populaires aux couvertures illustrées. « L’imprimerie française est arrivée à un tel état d’ignominie qu’il y a lieu, à ce qu’il me semble, de faire entendre une protestation », écrit Claudel à Gide.

 

Un projet qui voit le jour

 

Le nouveau comptoir d’édition doit être un outil de lutte contre un certain relâchement éditorial. « Nous allons enfin pouvoir mettre en vigueur, tant au point de vue de la matière que de la présentation typographique, quelques-unes de ces réformes que vous souhaitez autant que moi, écrit Gide à Claudel. [...] J’attends de cette entreprise un extraordinaire assainissement de la littérature (et de la typographie). » 

 

On comprend mieux les angoisses et l’intransigeance de Gide aux tout débuts de la NRF : le label doit doublement faire ses preuves, par les textes et par la réalisation des volumes. Claudel ne menace-t-il pas déjà Gide lorsqu’il lui écrit : « Je suis très intéressé par vos projets de maison d’édition et j’espère qu’il en sortira quelque chose. Toute la question est de savoir si une entreprise commerciale peut vivre en n’éditant que des ouvrages excellents de forme et de fond » ? Pour asseoir la crédibilité et le renom de la nouvelle marque, il faut commencer par fixer Claudel, le satisfaire, le flatter, lui comme tous les écrivains d’importance que la maison veut s’attacher. 

 

Dans une lettre où Gide raconte à Schlumberger ses malheurs avec le premier tirage d’Isabelle au nombre de lignes inégales selon les pages, l’auteur de La Porte étroite remarque aussitôt : « Pourvu que nous n’ayons pas de semblables surprises avec Claudel ! J’en tremble d’avance. Du coup nous n’aurions plus qu’à plier bagage. » Les fondateurs ont déjà compris que la structure ne peut réussir éditorialement sans être irréprochable techniquement. Elle doit donner le meilleur d’elle-même dans le soin apporté aux volumes. On ne peut défendre une certaine excellence de l’esprit français sinon sur des papiers d’Arches ou de purs chiffons. 

 

Gaston Gallimard est en accord avec les autres membres du comptoir sur ce point d’importance. Dès le début il se dépense sans compter pour donner la meilleure forme possible aux créations de la maison ; il se plonge à corps perdu dans les finesses de la fabrication pour comprendre les secrets de l’art du livre et saisir les questions qui se posent aux professionnels de la composition et de l’impression des textes. Comme Gide, comme Schlumberger, il est amateur de tirages de tête et d’éditions de luxe sur beau papier ; il lui reste à nourrir ou étoffer sa culture pratique de la conception et de la réalisation des ouvrages. 

 

Il a dès le début les plus grandes ambitions. S’il partage avec Gide et ses amis leur goût des beaux volumes, il n’entend pas, loin de là, se limiter au cercle des bibliophiles. Dès le début de l’aventure, il rêve de Goncourt et de Nobel. « Combien faut-il de temps pour prendre des clichés d’après des empreintes ? Combien de temps pour faire un tirage de 10 000 exemplaires d’après des clichés ? demande-t-il à son imprimeur, Édouard Verbeke. Je vous demande cela parce qu’il est possible que nous ayons le prix littéraire dont je vous ai parlé [...]. Je le saurai dans huit jours. » Sans attendre, Gallimard demande des bandes « Prix Goncourt 1912-1913 ». « Tirez-en 2 000. » 

 

 

 

Toute la première période de la NRF, période de publications de prestige au tirage limité sur beau papier, est une période d’évolution d’un projet de petit comptoir d’édition vers des formes de parutions plus ambitieuses. Autour d’André Gide viennent se grouper Roger Martin du Gard, Valéry Larbaud, Léon-Paul Fargue... Gaston Gallimard fait de son mieux pour leur donner de l’importance et servir le rayonnement de leur œuvre.

 

Mais la maison n’est pas et ne peut pas être aux yeux des fondateurs, à commencer par André Gide, une structure prête à tout pour aller toucher le public le plus large. Ce n’est qu’au cœur de la guerre, après avoir découvert l’Amérique, et conscient de la vitalité de la concurrence qui sévit désormais à Paris, que Gaston Gallimard décide de faire de la NRF une affaire commerciale. « Être épicier pour être mécène », telle est sa devise en somme. Cette nouvelle NRF, cette nouvelle marque aux allures commerciales, agressives, entreprenantes, n’apparaît qu’après la guerre, quand Gaston Gallimard avec quelques associés de confiance prend le pouvoir au sein de l’auguste maison pour la diriger sur le seul chemin qui semble viable. 

 

 

La fabrique du livre, L'édition littéraire au XXe siècle, Editions Presses universitaires de Bordeaux

 

[NdR : Les citations proviennent de lettres tirées de Correspondanbce, 1899-1926, parues aux édition Gallimard, d’archives de la maison d’édition et d’archives IMEC, fonds Paulhan.]