L'Italie mobilisée contre la censure de livres pour enfants à Venise

Nicolas Gary - 10.07.2015

Edition - International - censure livres - Venise homosexualité - Luigi Brugnaro


Le maire de Venise est en passe de s’attirer les foudres de tout le pays : l’association des éditeurs italiens, de nombreux enseignants, et maintenant le Centro per il libro conteste la décision de retirer des écoles maternelles des ouvrages, sous prétexte qu’ils évoquent l’homosexualité. Roman Montroni, président du Centro per il libro ne fait aucune concession, devant le comportement de Luigi Brugnaro, nouveau maire de la cité lacustre.

 

Le Grand Canal au crépuscule (Venise)

Jean-Pierre Dalbera, CC BY 2.0

 

 

« Je suis en total désaccord avec la position exprimée par le maire de Venise. Une pareille attitude doit être condamnée. Elle fait état d’un retard typique dans un certain domaine de la politique », assure Roman Montroni. Et de poursuivre : « J’ai lu des déclarations du maire : l’école a un rôle éducatif fondamental, que l’on ne peut pas déléguer à la famille, et vous ne pouvez pas limiter la compréhension du monde qu’ont les enfants. Les livres de cette liste présentent un regard incontournable sur la réalité, adapté aux plus jeunes. » (via Il Libraio)

 

Bien évidemment, une pétition a été déposée sur la toile, et compte plus de 30.000 signatures, en protestation contre la décision du maire. Elle évoque la censure tragique qui frappe les écoles maternelles vénitiennes et en appelle à la ministre de l’Éducation italienne, Stefania Giannini, pour qu’elle prenne position sur cette question.

 

L'interprofession, et la population mobilisées

 

Dans le même temps, plusieurs écrivains de Venise ont également pris la plume et pointent également le retrait des 49 livres en question. L’association des bibliothèques italiennes (Associazione Italiana Biblioteche) a joint sa voix à celles de l’Associazione Italiana Editori, et affirme que le risque, dans toute cette histoire, est la censure ne se propage par la suite. Si 49 livres sont aujourd’hui supprimés des écoles, quels autres arguments trouvera-t-on demain pour en supprimer d’autres ?

 

En dépit du tollé qui s’internationalise, le maire ne change pas de position : « Pas de livres inappropriés pour les petits », assène-t-il, tout en acceptant cependant « des textes qui parlent de la discrimination physique, religieuse, et raciale. »

 

Il jure que son administration continuera son examen des livres tendancieux, et que l’analyse se fera en toute objectivité, et avec attention. « Beaucoup de livres traitant de la discrimination physique, religieuse, raciale sont notoirement exceptionnels, et vont certainement être redistribués, comme les œuvres de Leo Lionni. » L’auteur et ses livres comptent en effet parmi les premiers concernés par la lutte de la nouvelle administration contre tout ce qui serait susceptible de choquer les plus jeunes. Il s’agit là, malgré tout, d’un revirement notable. 

 

« Ce sera un travail d’analyse effectué avec soin et attention, et, profitant des vacances d’été de l’école », promet le maire, qui jure ne pas se laisser prendre au jeu de la polémique, pas plus qu’aux tentatives d’intimidation dont il s’estime victime. « Le défaut fondamental a été l’arrogance culturelle, avec laquelle une vue personnelle de la société a été introduite dans les foyers et les écoles, de manière unilatérale », déplore-t-il. 

 

Le maire frappe également fort contre tous ses opposants, réaffirmant le pouvoir dont les parents doivent disposer dans ce qui touche aux enseignements dispensés dans les établissements scolaires. (via La Nuova)

 

Et de donner même des exemples de ce qui sera frappé de censure :

 

 

 

Le problème, avec toute liste noire, c’est qu’elle suscite l’intérêt plus que de raison, et que les citoyens italiens se passionnent désormais pour les ouvrages que Luigi Brugnaro voulait faire disparaître. Que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans le monde réel, les gens se mettent à lire les livres qui figurent sur la fameuse liste de l’Index. Et voici que les titres acquièrent soudain une notoriété improbable. 

 

Des flashmobs de lectures ont ainsi été organisées dans le pays, pour promouvoir ce qui est présenté comme des lectures subversives. Giovanna Malgaroli, secrétaire national de Nati per Leggere était impressionnée : « L’engagement des personnes à travers le territoire a été immédiate, pour défendre la lecture contre la censure. » Une page Facebook centralise d’ailleurs les informations et a déjà recueilli plus de 57.000 Like. (via Vita)

 

C’est que la liste noire a frappé jusque dans l’imaginaire populaire de l’Italie, en proposant la censure de La Pimpa, un chien dont les aventures ont fait merveille dans les années 75 en Italie. Un dessin animé décliné en livres, et qui a marqué les enfants devant leur poste de télévision de longue date. Or, à moins d’avoir totalement perdu l’esprit, interpréter ce dessin animé et les livres comme des panégyriques de l’homosexualité est totalement hors de propos.