Houellebecq : à la cour du roi, le bouffon n'est plus celui qu'on croit

Nicolas Gary - 21.12.2018

Edition - Les maisons - Michel Houellebecq Séronotine - presse média embargo - embargo Houellebecq Sérotonine


L’histoire embrase le microcosme de la presse littéraire parisienne : le nouveau Houellebecq, Sérotonine, ne sortira que le 4 janvier. Et comme il se doit, l’éditeur avait expédié des services de presse aux rédactions, pour qu’elles préparent leur papier. Un embargo qui exigeait d’attendre le 27 décembre. Mais non. Un Houellebecq, ça n’attend pas. 

Mosaïque de Michel Houellebecq
ActuaLitté, CC BY SA 2.0 (mosaÏque Houellebecq, travail de Clément Mitéran)

 
Tout a commencé avec L’Obs et Les Inrocks : les hebdomadaires sortant un numéro double pour les deux semaines à venir, on a retrouvé dans leurs colonnes la chronique dudit roman, logiquement interdite. Réaction fulgurante du responsable livre de l’AFP, qui dénonce l’exclusivité revendiquée par L’Obs : 
 


Rapidement, ce dérapage très contrôlé, devient un sujet : on parle d’éthique journalistique, de publicité mensongère – quelle exclu ? – ou encore de mépris vis-à-vis des lecteurs, comme le souligne justement Bernard Lehut de RTL. Parce qu’évidemment, à cette heure, la distribution des livres en librairies n’a pas encore commencé, tant s’en faut. Et de toute manière, les librairies ont interdiction de commercialiser avant le 4 janvier. Alors, la presse s'étripe.

« L’Obs brise demain l’embargo, sans aucune vergogne, et pousse le bouchon jusqu’à titrer en Une sur une Exclu. Aucune exclusivité n’a été donnée à qui que ce soit. Il n’y a aucune exclu. C’est donc à la fois irrespectueux et mensonger », précisait alors l’éditeur aux rédactions qui s’excitaient. 
 

Le livre dont vous ne devez rien savoir, encore


En faisant le tour des boutiques, ActuaLitté a pu apprendre que Flammarion, l’éditeur, avait fait parvenir des services de presse aux libraires. Mais pas partout en France. « C’est pénible d'ailleurs, parce que ces exemplaires de presse sont rares, et qu'on en aurait bien besoin… Les journalistes pourraient d'ailleurs recevoir la version numérique, et nous le papier », indique un libraire qui n'a pas été servi. En région parisienne ou à Paris, les livres ont été reçus voilà 48 heures.

Sauf que chat échaudé craint l’eau froide : le dernier Houellebecq, Soumission, s’était retrouvé piraté près de 15 jours avant sa mise en vente. Et ce, alors que le premier fichier diffusé avait été scanné à la main, et transformé rudimentairement en fichier PDF. Pas question de risquer de faciliter le travail de piratage en fournissant directement du numérique.  

Quelques librairies parisiennes nous assurent donc avoir reçu un exemplaire, avec un petit mot de Teresa Cremisi. Si l’éditrice a quitté la direction de Flammarion en juin 2015, elle reste en effet directrice de collection – et Houellebecq est un chouchou historique. 

« Les représentants qui étaient venus nous avaient annoncé un nouveau roman de Michel, en précisant qu’il y aurait un embargo sur le contenu de Sérotonine. On a dû le travailler à l’aveugle. Mais sur un Houellebecq, on ne risque pas grand-chose », précise un libraire de la grande couronne. 
 

La rengaine du buzz autour de Houellebecq


La fuite dans la presse ne semble pas intéresser le moins du monde les libraires. « D’abord, c’est Houellebecq : la presse ne changera pas grand-chose à ce que l’auteur peut vendre, sur son seul nom », poursuit-il. « Ça participe d’un élan global : le texte va buzzer, Houellebecq a déjà commencé avec ses déclarations sur Trump… »

Ce qui préoccupe plus, c’est la méthode employée, s’interroge une libraire parisienne : « Quand Gallimard impose un embargo pour le prochain Rowling, personne ne reçoit le livre avant la date de l’office. Si Flammarion avait espéré que son embargo soit cassé, on a le sentiment qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Comment croire que la presse ne va pas se ruer dessus ? »

Et pour cause : l’émulation d’une polémique, ajoutée aux propos de l’auteur sur le président américain… « Il faut du grand spectacle, et ces éléments en font pleinement partie », soupire-t-elle. Tout cela participe d’un plan de communication comme on les connaît maintenant pour ses romans.
 
Un libraire lyonnais nous précise : « Ça rappelle l’époque où Claude Durand avait débauché Michel, pour lui faire signer La possibilité d’une île chez Fayard. Le livre avait été lancé comme une nouvelle bagnole, avec une débauche de superlatifs et d’investissement. » Dont un chèque d’un million d’euros, et des ventes au terme desquelles, la maison s’en sera sortie avec une opération blanche, prenant en compte la promotion.
 

Vitesse, précipitation, et après nous le déluge


Ce qui inquiète la librairie, en revanche, ce sont les conséquences de cette précipitation médiatique. Parce qu’évidemment, après que deux médias sont passés outre l’embargo, d’autres se sont précipités. Trop empressés de profiter de la manne, certains se sont drapés dans une confortable indignation… pour donner leur avis sur le livre « La conséquence serait marginale, mais le fait que la presse s’engouffre pourrait encourager à la vente de livres d’occasion », continue le libraire lyonnais.

Les services de presse reçus tant par les journalistes que par les libraires, qui seraient revendus via différents services. « Pour avoir le Houellebecq en avant-première, certains accepteraient certainement de payer plus cher que le prix de vente fixé par l’éditeur », déplore un libraire du Sud. « Il suffirait que, via Amazon, alors que le titre est indiqué comme en précommande, une version d’occasion soit proposée. » 

Sur cette plateforme comme d’autres d’ailleurs. « On assiste d’ailleurs au développement de forme d’arnaque étonnante : quand un livre est épuisé sur Amazon, des revendeurs le proposent à un tarif bien plus élevé. » Dans ce cas précis, le revendeur a contacté la librairie, payant le prix de vente classique, et demandé que le livre soit expédié au tiers qui l’avait acheté – dans un colis sans facture.

« Nous avons compris l’escroquerie quand il a fallu contacter la cliente à qui nous devions expédier le livre, pour un problème d’adresse. Ayant vu le livre épuisé sur Amazon, elle était disposée à l’acheter plus cher, d’occasion. »
 

Marcher sur les plates-bandes ou empiéter sur Plateforme ?


Pour l’instant aucun exemplaire d’occasion n’est encore proposé sur les plateformes : la plupart ne permettent pas de revendre un titre qui n’est pas encore référencé et commercialisé. Mais sur d’autres, type eBay ou Le Bon Coin, ce genre de considération se balaye avec allégresse. 

Reste que si la presse attire l’attention du public, ce sont les sites de vente en ligne permettant les précommandes qui vont se frotter les mains… Amazon en tête de liste. « Et il y a fort à parier que le public, de toute manière, n’a rien vu passer. Voire s'en moque éperdument. » Le petit monde germino-pratin s’empoigne bien souvent dans l’indifférence générale. « Car, à la fin, le livre sera bon, ou médiocre, ou peu intéressant, qu’importe : il marchera indéniablement comme un Houellebec. Mais s’il faut que soit créé du spectacle pour tous ses ouvrages désormais, si on en est là, ça vire à la rengaine. »

Comment, d’ailleurs, un éditeur peut-il espérer qu’un écharpage médiatique puisse avoir la moindre incidence sur les ventes, à plus de quinze jours de la mise en vente ? Nous ne sommes pas même dans une querelle de contenu… Le dernier Houellebecq avait eu un écho troublant avec l’attentat perpétré chez Charlie Hebdo, le jour même – et la connexion avec le sujet même du roman. D’ailleurs, l’hébdomadaire satirique n’a pas manqué de jouer dessus.
 


« L’autre point, qui sera plus problématique, c’est la chaîne logistique du distributeur. Comme toujours, elle va travailler de telle sorte que tous les libraires ne seront pas servis en même temps. Et certains seront fournis le 28 ou 29 décembre, avec la possibilité de vendre le livre avant les confrères », lâche un libraire de banlieue parisienne. 

« Ce genre de cas de figure se remarque, pour des grandes sorties. Notre profession cède parfois à l'appel des sirènes, en ne respectant pas les dates de mise à l’office. L’éditeur n’est pas responsable de ces pratiques. En revanche, il devrait avoir à coeur de trouver la solution logistique pour que tout le monde soit servi en même temps. »

Pour éviter, de toute évidence, La possibilité d’une fuite

Quant à nous, aucun avis à donner : le livre ne nous est pas parvenu. On dit que la presse écrite rame, que la presse spécialisée en bave : manifestement internet n'a pas encore été vu comme une solution.

Car pour finir, on se retrouve face à une tempête dans un dé à coudre, avec un crime d'embargo balayé qui ne profite à personne. A regarder comme Saint Simon observait la cour du roi : « On donna à Monseigneur force émétique, et sur les deux heures, il fit une prodigieuse évacuation par haut et bas. »


Commentaires
Sérotonine, je l'attends avec impatience. Michel H est un écrivain qui aide à respirer dans ce monde suffocant. Un visionnaire. Un anti-dépresseur aussi.Un homme debout.
Les déclarations récentes de Michel H.sur le grand président Trump procèdent d'une recherche totalement cynique du buzz...lorsque l'on constate l'état de la planète !

En plus de cette mascarade d'embargo (publicitaire pour les gogos selon moi)...!

Et cela ne gêne pas les supposés prescripteurs du type «Inrocks» dont la couverture de Cantat (dont je ne demande certes pas la censure totale même si je ne l'écoute pas à titre personnel)ne date que de quelques mois !

Incroyable cette mentalité grégaire, cette faculté de tant de monde de se laisser manipuler, réseaux sociaux ou pas !

Je ne nie pas du tout la vision sociétale originale voire le talent de Michel H. mais on a le droit d'être rebuté par un certain système.

Non ?

Au fait, c'est en dézinguant MH au début de son ascension médiatique (celle de MH) que ce bon Naulleau s'est fait connaître sans dételer depuis !

Que ne faut-il pas faire pour vendre un livre...!

Joyeux Noël sans originalité ni scandale de la part d'un lecteur qui n'a rien à vous vendre !

CHRISTIAN NAUWELAERS
Pour une fois d'accord (rétrospectivement) avec Charlie-Hebdo.Plus on "entre" dans un bouquin de MH, plus on suffoque. Obligée d'en sortir, heureusement à temps.
Le retour du nationaliste planqué en Irlande pour fuir le fisc français. Désolé de ne pas cautionner ce genre de littérature, si l'on peut parler de littérature bien entendu.
Je m'excuse d'avance de jeter un froid sur un article dont la qualité est, par ailleurs, remarquable. Mais il faut que ça sorte : je ne peux plus supporter que les journalistes (et ils ne sont pas les seuls) finissent leurs articles par un paragraphe commençant par "au final". D'une ce n'est pas correct, de deux c'est peu élégant, de trois c'est une facilité indigne de quelqu'un qui doit maîtriser la langue française. Alors oui la langue française évolue avec ceux qui la pratiquent, mais cette expression n'apporte rien quand on sait que nous disposons d'une dizaine de synonymes comme "finalement", "au bout du compte", "en définitive", "à la fin"... Ma source : http://www.academie-francaise.fr/au-final
Bonjour et merci : c'est bien noté et nous le corrigeons de ce pas !

Excellentes fêtes.
Laure est une amoureuse de la langue française !

Eh bien j'ajoute...pour finir: «en somme», qui convient également en fin d'une argumentation, d'une thèse, d'une tribune !

Amicalement et excellentes fêtes même en des temps si peu festifs !

CHRISTIAN NAUWELAERS
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