Idées reçues : ce que n'est pas un agent littéraire

David Pathé Camus - 16.09.2019

Edition - Société - agent littéraire - métier agent littéraire - histoire littérature agents


DOSSIER – Décrié, incompris, le rôle de l’agent littéraire s’impose cependant dans l’ensemble du paysage anglo-saxon, alors qu’en France, une résistance de village gaulois persiste. Dans le cadre d’un grand dossier, ActuaLitté vous propose de partir à la découverte de ce métier, détaillé par David Pathé-Camus, lui-même auteur, traducteur et agent. Alors, agent, ça englobe quoi ?

De génération en génération, Bruce Krebs, La Rochelle
ActuaLitté, CC BY SA 2.0 (sculpture Bruce Krebs)


J’ai donc commencé à exercer le métier d’agent littéraire en février 2015, à l’agence AJA, où j’étais en charge des catalogues jeunesse, science-fiction, fantasy & fantastique, bandes dessinées et romans policiers. Comme vous le voyez, un champ large, mais qui ne représente cependant pas la totalité du champ éditorial. Je ne m’occupais pas, par exemple, de la romance, ou de la littérature dite « générale », ni des documents ou des ouvrages de cuisine, etc. Car si une agence peut être généraliste, chaque agent a sa (ou ses) spécialité(s). 
 

Agent et éditeur, deux approches, deux métiers 


Mais ce n’est pas parce qu’un agent s’occupe de plusieurs genres littéraires, et prend en charge les aspects juridiques, financiers et artistiques des auteurs qu’il représente, qu’il est pour autant un éditeur. Un agent n’est pas un éditeur — ni un apporteur d’ouvrage. 

Un agent n’est pas un éditeur dans la mesure où il n’est pas rémunéré par la maison d’édition à laquelle il a vendu un texte, mais par son client. S’il peut arriver à l’agent de travailler sur les textes, il le fait pour son client, et non pour la maison d’édition. Contrairement aux éditeurs, l’agent n’a pas pour mission principale de transmettre des textes aux lecteurs, mais, bien plus modestement, de transmettre des textes — aussi proches que possible du « publiables » — aux éditeurs.

Un agent n’est pas un éditeur tout simplement parce que leurs intérêts ne sont pas les mêmes : l’agent est rémunéré par l’auteur, dont il défend les intérêts ; l’éditeur est rémunéré par la maison d’édition, dont il défend les intérêts. Or ces intérêts sont opposés (moins l’éditeur rémunère l’auteur, plus il gagne), même si le livre est au milieu.

Je précise au passage qu’un agent n’est pas plus un éditeur qu’un éditeur n’est un agent — et quand un de mes anciens éditeurs me disait « Nous sommes maintenant votre agent » parce qu’il s’occupait de mes droits étrangers, il oubliait de me préciser qu’il me prenait 50 % de ces droits [contre 20 % pour un agent], pour en confier dans certains cas la gestion… à des agents littéraires.
 

Quelques nuances à noter


Mais un agent « littéraire » n’est pas non plus un agent « artistique » : il s’agit peut-être là d’une finasserie, mais elle n’en a pas moins son importance. Pour tout ce qui relève du cinéma, de la télé, du théâtre, etc., l’agent littéraire travaille généralement de concert avec un agent artistique, qui peut parfois être employé au sein de la même agence que lui, ou travailler dans une autre agence. (Il n’existe, à ma connaissance, qu’un seul agent en France exerçant pleinement les fonctions d’agent littéraire et d’agent artistique – il s’agit de François Samuelson [agence Intertalent], autant dire une exception.)

Les agents littéraires sont des hommes (et des femmes) de l’ombre. Peu ont le goût de se mettre en avant, et s’ils ont un fort ego, ils le mettent souvent en sourdine. En règle générale, les agents demeurent en retrait des auteurs et des éditeurs avec lesquels ils travaillent au quotidien et au service desquels ils sont. (Même si j’ai systématiquement travaillé les textes de mes auteurs, jamais je ne me suis substitué à leur éditeur – à mes yeux, le couple le plus important demeure le couple Auteur + Editeur.)

Rien d’étonnant, donc, à ce que le grand public ignore en quoi consiste le métier d’agent. Cela explique en partie un certain nombre de mails que j’ai reçus, comme : « Je cherche un distributeur dynamique de mes [œuvres] (…) », ou : « (…) j'aimerais booster un peu la diffusion. » 


Benjamin Franklin, lisant les commentaires de son agent (apocryphe)

 
Un agent n’est pas un distributeur ni un diffuseur. Il n’est pas non plus en charge des relations de presse, ni des salons, ni du marketing. Pour ne rien arranger, à la méconnaissance que les auteurs ont du métier d’agent s’ajoute la méconnaissance que certains autres acteurs du monde de l’édition eux-mêmes ont de ce métier. 

Ainsi, certaines structures se prétendant « site d’agents littéraires » se font fort de « (…) réaliser le suivi promotionnel des ouvrages qui leur sont confiés en assurant leur bonne représentation dans les librairies et en organisant les salons et autres séances de dédicaces. » Encore une fois, un agent n’est pas un éditeur – et tout ce qui relève de la fabrication, de la commercialisation et de la promotion de l’ouvrage est du ressort de l’éditeur 

« Comment faire pour s’y retrouver ? » me demanderez-vous. C’est simple — comme dans le cas des maisons d’édition « à compte d’auteur », si un prétendu « agent littéraire » vous demande de l’argent, ce n’est pas un agent littéraire.

De même, si votre « agent littéraire » ne négocie pas votre contrat, s’il n’est pas en capacité de s’occuper de vos droits étrangers, s’il ne vous fait pas signer de « mandat de représentation », alors ce n’est pas un agent littéraire non plus : ce peut être un consultant, un conseiller éditorial, un accompagnateur littéraire, un éditeur free-lance, voire un avocat ou que sais-je encore, mais pas un agent. 

À vous de voir qui vous voulez pour défendre vos intérêts, mais j’ai tendance à recommander : un agent. 
 
(Prochain article : « Comment trouver un agent littéraire ? »)

Précédemment : Qu'est-ce qu'un agent littéraire ?

Dossier - Profession : agent littéraire, un métier mal connu 


Commentaires
« [...] si un prétendu « agent littéraire » vous demande de l’argent, ce n’est pas un agent littéraire [... ]» : donc un agent n'est pas payé pour le travail qu'il fournit à l'auteur ? rolleyes oh oh
Bonjour,



" [...]un agent n'est pas payé pour le travail qu'il fournit à l'auteur ?" : attention, ce n'est pas ce que j'ai écrit.



Un agent ne se rémunère qu'à la commission, prélevée sur les profits qu'il génère pour son client. Donc, comme je l'ai écrit : "[...] si un prétendu « agent littéraire » vous demande de l’argent, ce n’est pas un agent littéraire [... ]."



C'est l'une des raisons pour lesquelles ce métier est très difficile - je considère qu'il est même "impossible" pendant au moins les sept premières années. Encore une fois, et par souci de clarté : un agent ne se rémunère qu'à la commission. S'il vous demande de l'argent (en amont), ce n'est pas un agent.



Cordialement,



David
Merci pour votre remarque en tout cas. Elle me permet de constater que la question de la rémunération des agents n'est pas évidente pour tout le monde : comme un agent artistique, comme un agent immobilier, un agent littéraire se rémunère par le biais d'une commission (dans le cas d'un agent littéraire, elle va de 10 à 20% en fonction du type de service rendu) prélevée sur les revenus qu'il parvient à générer pour son client.



Cordialement,



David
Bonsoir,



L'agent est donc rémunéré sur l'à-valoir qu'il réussit à négocier pour l'auteur ? Et si il ne réussit pas à négocier d'à-valoir ?



Cordialement.
Bonjour David,



Je ne sais pas si c'est lié, mais dans les pays anglo-saxons (de ce qu'on m'a dit), les auteurs sont mieux rémunérés que les auteurs en France, ce qui explique peut-être (en partie) le faible taux d'auteurs ayant un agent littéraire en France. Déjà qu'un auteur français ne gagne presque rien sur la vente d'un livre, est-ce bien rentable pour lui de rogner encore ce maigre revenu avec un agent ?



Cordialement,



Alexandre.
Bonjour Alex, en ce qui concerne le fait que les auteurs des pays anglo-saxons seraient mieux rémunérés que leurs homologues français, il faudrait poser la question à un spécialiste de ce sujet, ce que je ne suis pas. Mais je ne pense pas que leur situation soit tellement meilleure que celle des auteurs français. Généralement, nous ne connaissons (en France) que les auteurs anglo-saxons "traduits" dans notre langue, à savoir une minorité de ces auteurs : ceux qui ont un minimum de succès dans leur pays d'origine, et un agent. Cela peut expliquer cette impression. (Comme les gens qui ne lisent pas et qui s'imaginent que si vous êtes écrivain alors vous avez autant de succès que Marc Lévy ou Guillaume Musso parce que ce sont les seuls auteurs dont ils ont entendu parler.) La pratique de l'agent a beau être beaucoup plus répandue dans les pays anglo-saxons ou hispanophones qu'en France, je connais bon nombre d'auteurs anglo-saxons (publiés) qui sont toujours à la recherche d'un agent, et parmi ces auteurs, beaucoup ne touchent pas d'à-valoir pour leurs œuvres. Mais si distorsion il y a (encore une fois, je n'en connais pas l'ampleur), elle peut s'expliquer par le fait qu'ils ont accès à un marché plus vaste que le nôtre, et surtout un accès facilité aux marchés étrangers (la quasi totalité des éditeurs œuvrant dans le domaine des littératures étrangères lisent l'anglais). Mais n'oublions pas que nos camarades auteurs anglo-saxons sont soumis à une autre législation que la nôtre (en terme de protection de leurs œuvres) : celle du copyright, qui peut les priver de leurs droits moraux. (Même si la loi relative à l'exploitation numérique des livres indisponibles nous a montré que, même en France, cette protection pouvait tomber - du moins jusqu'à ce que la CJE vienne rappeler la France à l'ordre.) En ce qui concerne votre question ("Déjà qu'un auteur français ne gagne presque rien sur la vente d'un livre, est-ce bien rentable pour lui de rogner encore ce maigre revenu avec un agent ?"), quelques remarques : - si vraiment l'auteur ne gagne "presque rien", et s'il n'a aucunes perspectives d'amélioration de ses ventes, aucun agent ne le prendra. Précisément parce que l'agent ne se rémunère qu'à la commission : si l'auteur ne gagne "presque rien", que représentent 15 % "presque rien" ? Il faut comprendre que les agents travaillent souvent à perte (en tout cas, toujours à perte tant qu'aucun contrat n'est signé, et même après, il faut souvent plusieurs contrats pour commencer à gagner un peu). Par ailleurs, si l'auteur considère la rémunération des services rendus par son agent comme une "amputation" de ses revenus, alors il n'est vraiment pas prêt à travailler avec un agent. Le meilleur service qu'il puisse rendre à un agent c'est de ne surtout pas aller le trouver. Dernière petite remarque : encore une fois, l'idée c'est d'améliorer les revenus de l'auteur, pas simplement de les amputer. Auteur et agent doivent y trouver leur compte. Si l'un ou l'autre ne s'y retrouve pas, mieux vaut ne pas travailler ensemble, en effet. Heureusement, nul n'y est obligé : les mandats de représentation sont très courts (généralement un an ou deux), et chaque partie peut y mettre un terme quand elle le souhaite. On ne peut pas obliger un auteur et un agent à travailler ensemble. Bien à vous, David
Bonjour Sab,



nulle part je n'ai écrit que l'agent était rémunéré "sur l'à-valoir" qu'il réussissait à négocier pour son client. J'ai écrit que l'agent était rémunéré sur "les revenus" qu'il parvenait à générer pour son client. Généralement ces revenus impliquent un à-valoir, en effet, mais pas seulement (royalties). Si l'agent ne parvient pas à générer de revenus pour son client, alors il ne touche rien, en effet. Vous m'avez bien compris. Raison pour laquelle les agent sont extrêmement sélectifs : ils n'acceptent de représenter que des auteurs susceptibles de générer des revenus. J'espère que cela répond à votre question.

Cordialement,



David
Bonjour,



Qu'en est-il des revenus annexes auxquels un écrivain pourrait prétendre ?



Je pense notamment aux auteurs qui sont également traducteurs ou à ceux qui tiennent une chronique dans la presse (papier ou web). Un agent peut-il négocier ces contrats-là ?



Même si des questions demeurent et que le voile derrière lequel l'agent travaille se déchire à peine, c'est un plaisir de vous lire, David.
Bonjour le Passant,



un agent pourrait les négocier, pourquoi pas, mais quel serait votre intérêt ? et le sien ? Et quelle marge de manoeuvre aurait cet agent pour vous offrir les meilleurs conditions de travail ? Les éditeurs se battent-ils pour vous proposer des traductions ? des articles ? Je suis moi-même traducteur, et auteur d'articles, et mon agent n'intervient pas. De même que je ne suis jamais intervenu (en tant qu'agent) dans la négociation d'articles ou de traductions pour mes clients. Généralement, l'agent littéraire se "contente" de négocier des droits pour les romans et les essais (et leurs droits dérivés, d'adaptation, etc.).



Au plaisir,



David
Merci de m'avoir répondu. Je tiens à préciser que je ne suis pas écrivain, alors les interrogations, vraisemblablement rhétoriques, que vous formulez ne sont pas si évidentes pour moi. Comme beaucoup de lecteurs, le monde du livre et ses acteurs m'intriguent, voilà pourquoi j'ai demandé à en savoir un peu plus.
Bonjour Le Passant,



pas de problème, je comprends. Je sais aussi que le métier d'agent est d'autant plus difficile à comprendre qu'il ne se comprend qu'au sein de tout un écosystème : celui de l'édition. Mais je vous rassure, beaucoup de personnes, y compris au sein de l'édition, ne savent pas comment travaillent les agents.



Au plaisir,



David
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