“Il est impossible de transposer le monde physique au numérique” (EIBF)

Antoine Oury - 10.10.2014

Edition - Librairies - EIBF fédération libraires - coprésidents Kyra Dreher - Fabian Paagman


De Francfort : L'EIBF, fédération européenne et internationale des libraires, écrit une nouvelle page de son histoire avec l'élection de trois coprésidents, Fabian Paagman, Kyra Dreher et Jean-Luc Treutenaere, et le lancement de la Charte du Livre. Un texte défendant le travail des libraires et des bibliothécaires pour la circulation du livre, qui évoque plusieurs points. Nous avons évoqué ces sujets avec les coprésidents, ainsi que d'autres questions annexes.

 

 

De gauche à droite : Fabian Paagman, Kyra Dreher, Jean-Luc Treutenaere 

(© Wiktor Dabklowski)

 

 

La Charte du Livre, dévoilée le 9 octobre lors de la Foire de Francfort, évoque les droits des lecteurs, mais également le rôle des librairies et des bibliothèques dans la circulation des œuvres. « Nous sommes une chaîne du livre : les libraires et les bibliothécaires ont toujours travaillé ensemble, et cette collaboration fonctionne depuis des années », souligne Jean-Luc Treutenaere, par ailleurs président du SDLC (Syndicat des Distributeurs de Loisirs Culturels et directeur des relations extérieures de Cultura.

 
Le prêt numérique, une opportunité à considérer ensemble
 

Exit le mythe de la cannibalisation des ventes par le prêt en bibliothèques, du moins pour le livre papier. Lorsqu'il s'agit du numérique, la question devient plus délicate : « Le prêt numérique s'effectue plus rapidement, de manière plus soutenue, et les libraires n'ont pas vraiment envie d'être remplacés par les bibliothécaires dans cet écosystème numérique », ajoute Jean-Luc Treutenaere.

 

« Quand une bibliothèque achète un exemplaire papier, celui-ci est prêté à une personne à la fois. Quand une bibliothèque achète un exemplaire numérique, elle peut le prêter jusqu'à 50 personnes à la fois », résume Jean-Luc Treutenaere. En France, la situation est un peu particulière, puisque le modèle PNB (Prêt Numérique en Bibliothèque) inclut le libraire dans le circuit. Et autant dire que les autres libraires de la fédération aimeraient voir cette initiative s'implanter dans leur pays respectif, où l'éditeur vend directement les livres aux bibliothèques.

 

Les trois coprésidents appellent de leurs voeux une collaboration vertueuse autour du livre numérique, sur le modèle du papier : « Il s'agit d'un travail en commun, entre les bibliothécaires et les libraires, que nous voulons poursuivre. Et nous souhaitons nous impliquer avec eux dans la lecture numérique », souligne Kyra Dreher, directrice exécutive du Börsenverein des Deutschen Buchhandels. « En Allemagne, le plus grand distributeur de livres pour les bibliothèques a annoncé la mise en place d'un bouton "Achetez ce livre" au sein des catalogues. Les bibliothèques peuvent donc vendre des livres numériques, et cela soulève beaucoup d'inquiétudes chez les libraires. »

 

Pour limiter les effets négatifs du prêt numérique sur les ventes en librairie, la mise en place d'une chronologie des médias ne semble pas si opportune à la fédération. Elle la verrait plutôt s'appliquer au service de lecture illimitée par abonnement comme Kindle Unlimited, « qui, en plus, concurrence les bibliothèques publiques ».

 

Ils se reposent plutôt sur la limitation du nombre de prêts simultanés, telle que décidée par les éditeurs : « Le format numérique a rendu les volumes illimités, et les souhaits des éditeurs et des auteurs doivent être respectés, avant tout. Peut-être que le copyright sera amené à changer, et nous prendrons en compte ces changements, mais l'essentiel est de toujours le respecter », explique Fabian Paagman, PDG de boekhandel Paagman (Pays-Bas).

 

Et comptent sur les gouvernements, mais aussi les autorités régionales, pour « conserver l'équilibre entre les investissements pour la bibliothèque publique et ceux pour la librairie locale », souligne Jean-Luc Treutenaere. « Toutes deux participent activement au développement et à la richesse du pays, par l'éducation et l'accès au savoir, en générant des emplois ou en payant des taxes. Cet équilibre est important, et il faut le maintenir. »

 

Le taux de TVA réduit, demande commune du monde du livre
 

Les éditeurs, le CNL (avec sa Déclaration du Livre) et à présent les libraires, on peut dire que le taux de TVA réduit pour le livre papier et le livre numérique rassemble la totalité du monde du livre. « Nous demandons une liberté, pour chaque pays, d'adapter leur taux de TVA, et la possibilité d'appliquer un taux de TVA réduit au livre papier, comme numérique ou audio », résume Jean-Luc Treutenaere. « Parce qu'un livre est un livre, et que tous les formats doivent être taxés au même niveau. »

 
 
De gauche à droite : Kyra Dreher, Fabian Paagman et Jean-Luc Treutenaere (© Wiktor Dabklowski)
 
 

« Cela permettrait peut-être d'augmenter les ventes, en plus de l'aspect logique d'une taxe commune aux formats du livre », ajoute Kyra Dreher. « Il y a une forte attente des consommateurs pour une baisse des prix du livre numérique, mais ce choix relève des éditeurs », précise Jean-Luc Treutenaere. L'édition est en crise, et il est difficile de prévoir dans quelle mesure le prix sera réévalué en cas de baisse de la TVA sur le livre numérique et audio.

 
Revente d'ebooks ou bundles, des craintes et des attentes
 

La fédération européenne et internationale des libraires n'a pas attendu pour évoquer les questions de ventes de livres numériques, et les libraires membres sont tous au fait des opportunités. Parmi elles, la vente couplée livre papier-livre numérique, qui fait rêver : « Je crois fermement en l'opportunité des packs livre papier + ebook. Aux Pays-Bas, nous sommes bloqués par la loi sur le prix unique du livre, mais nous attendons avec impatience la possibilité de proposer ce type d'offre. D'après nous, le lecteur ne doit pas être pénalisé par le format de son achat », souligne Fabian Paagman.

 

En France également, la loi sur le prix unique du livre numérique interdit ce type d'offres. En Allemagne, « l'aspect TVA est aussi handicapant, et le ministère des Finances nous a expliqué qu'il faudrait deux taux de TVA sur ce produit. Mais les libraires, ici aussi, sont impatients de pouvoir proposer cette offre », précise Kyra Dreher.

 

La revente numérique, pratiquée aux Pays-Bas de manière plus ou moins légale par le site Tom's Kabinet, soulève aussi de vives inquiétudes : « Sur le prêt numérique comme sur la revente du livre d'occasion, il est impossible de transposer le monde analogique ou physique en numérique. De nombreux ne peuvent pas être transposés simplement, ce n'est pas comme conduire une voiture à l'essence puis une voiture à l'électricité, où la conduite ne change pas », détaille Fabian Paagman.

 

La Charte du Livre de l'EIBF contient les revendications des professionnels, qui seront portées à Bruxelles et à un niveau international. La fédération décidera le mois prochain si le texte se déclinera en communication à plus grande échelle, auprès des lecteurs et en librairies.