Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

“Il faut redresser financièrement Gibert Jeune”

Antoine Oury - 25.09.2017

Edition - Librairies - Gibert Joseph - Gibert Jeune - Gibert Jeune librairie


Quelques semaines après la reprise des librairies Gibert Jeune par la société Financière Palidis, déjà propriétaire de Gibert Joseph, les deux marques se préparent à cohabiter de manière plus rapprochée. Gibert Jeune conservera des spécificités par rapport à son cousin, tout en se préparant à quelques changements structurels. Rencontre avec Franck Ferrière, directeur général de Gibert Jeune, et Richard Dubois, directeur commercial de Gibert Joseph.


Gibert Jeune

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Dans quel contexte s'est effectuée la reprise de Gibert Jeune ?


Franck Ferrière : Il y a eu des inquiétudes sur l'avenir de Gibert Jeune : les membres de l'équipe ont découvert que leur entreprise était en cessation de paiement tardivement, au mois d'avril, car la direction précédente avait fait en sorte de conserver l'information pour ne pas inquiéter les fournisseurs et le personnel.

L'inquiétude s'est ensuite prolongée tout au long de la période d'analyse des dossiers par les différentes personnes qui s'y sont intéressées, sachant que Gibert Joseph n'était pas le seul. Il y a eu un vrai soulagement de l'ensemble des équipes lorsqu'il a été confirmé que la Holding de Gibert Joseph serait le repreneur de Gibert Jeune, car il y a un ADN commun entre les deux sociétés, cet esprit de libraire du Quartier latin, travaillant à la fois le neuf et l'occasion.

Dès mon arrivée, le 2 juin 2017, j'ai toutefois expliqué que ce n'était pas parce que Gibert Joseph avait racheté Gibert Jeune que tous les problèmes étaient réglés. Il faut redresser financièrement cette entreprise.


D'où viennent les difficultés rencontrées par Gibert Jeune ?


Franck Ferrière : Il ne faut surtout pas jeter la pierre à la direction précédente, parce qu'elle a essayé de trouver des solutions, comme la diversification ou le réaménagement des surfaces sur les mètres carré disponibles autour de la place Saint-Michel... La direction n'est pas restée immobile devant une situation qui se dégradait.

En fait, cela fait quelques années que le marché de niche qui est celui de Gibert Jeune — les ouvrages universitaires, scolaires et destinés aux classes préparatoires — s'effondre doucement, avec la gratuité des livres scolaires, la baisse de prescription dans les classes prépa, l'arrivée du téléchargement et la baisse des achats de livres didactiques... Ce que Gibert Joseph a anticipé en créant le site internet, en réduisant les surfaces attribuées à ces rayons au bénéfice de la librairie générale, Gibert Jeune l'a sûrement fait trop tard.

Richard Dubois : Ce qui a été fait il y a trois ans chez Gibert Jeune, nous l'avions fait en deux étapes, il y a 7 ou 8 ans d'abord, puis il y a 5 ans.
 

Ces transformations ont-elles finalement été faites chez Gibert Jeune ?


Franck Ferrière : Oui, il y a eu un développement de la librairie générale, des produits dérivés et de la papeterie, pour tenter de faire du chiffre d'affaires complémentaire au livre, mais cela a peut-être été fait trop tard.

Cela dit, nous continuons à avoir un rayon scolaire qui est en pleine activité en ce moment, des rayons universitaires qui ont été réduits sur les dernières années, mais qui sont toujours très fréquentés par les clients.
 

Les librairies Gibert Jeune pâtissent-elles de locaux un peu usés ?


Franck Ferrière : Les librairies Gibert Jeune sont propres et bien tenues, avec un poids de l'occasion un peu supérieur à celui de Gibert Joseph — qui compense pour partie le neuf, lorsque l'approvisionnement chez les fournisseurs a été plus difficile de part une trésorerie tendue —, mais il est clair que les rayons et leur entretien ont manqué d'investissements ces dernières années.

L'outil est vieillissant, fatigué, il faut ranger, nettoyer, réparer, repeindre. Ce travail est déjà lancé : un premier état de situation a été fait au mois de juin.
 

Quelle est la relation entre Gibert Jeune et Gibert Joseph ?


Richard Dubois : Rappelons d'abord que ce n'est pas Gibert Joseph qui a racheté Gibert Jeune, mais une holding, la financière Palidis, qui posséde les sociétes des magasins de l'enseigne Gibert Joseph et qui a crée 2 autres sociétes qui ont acheté les magasins Gibert Jeune. Il y a des actionnaires communs bien sûr, mais Franck Ferrière a une autonomie totale au sein de Gibert Jeune.

Les deux enseignes étant situées dans le Quartier latin, nous avons une clientèle commune, mais pas à 100 %, plutôt à 30 ou 35 %. Chez Gibert Jeune, il y a une population en provenance de la banlieue avec la proximité du RER, plus touristique, plus jeune, alors que chez Gibert Joseph, on est plus CSP+, professeurs ou chercheurs.

Franck Ferrière : Nous avons des discussions permanentes avec les actionnaires, la financière Palidis, et les responsables comme Richard, qui ont trés activement participé à l'analyse du dossier avant la reprise de Gibert Jeune.

Ce que j'explique à mes équipes, c'est que le concurrent n'est pas Gibert Joseph : pendant des années, les libraires de Gibert Jeune ont été élevés dans cette idée-là, alors que nous sommes synergiques, et que le concurrent se trouve sur le web. C'est par rapport à ce concurrent-là qu'il faut réfléchir son rayon, son rapport aux clients, ce que nous avons de différent en tant que magasin physique par rapport à une boutique en ligne. Le travail d'explication aux équipes est là : les libraires ont une connaissance du marché rare, qui comprend le livre d'occasion, c'est sur celà qu'il faut capitaliser.
 

Au niveau logistique, quels seront les rapprochements entre les deux enseignes ?


Franck Ferrière : Nous avons beaucoup parlé de l'occasion, mais, aussi bien chez Gibert Jeune que chez Gibert Joseph, nous vendons beaucoup plus de livres neufs que d'occasion : la puissance d'achat des deux enseignes auprès des éditeurs et des diffuseurs sera améliorée grâce à ce rapprochement, ce qui permettra d'obtenir de meilleures conditions, dans une relation gagnant-gagnant

Richard Dubois : Sur un marché déclinant comme celui de l'universitaire, reconsolider un volume d'achat pour pouvoir maintenir, voire obtenir de meilleures conditions d'achat fait aussi partie du business plan.

Franck Ferrière : D'autres choses seront mises en commun : Gibert Jeune assumait tout seul, avec son chiffre d'affaires en baisse, une structure logistique, c'est-à-dire des bâtiments, des locations, des chauffeurs, des véhicules, qui finissaient par coûter plus chers que ce que nous pouvions dégager. Nous allons nous installer dans les mois qui viennent dans les locaux logistiques de Gibert Joseph, avec un seul point de livraison pour les fournisseurs, que ce soit des commandes pour Gibert Jeune ou pour Gibert Joseph.

Nous allons massifier nos coûts de services support et de comptabilité, pour optimiser nos postes de charges en termes de résultats d'exploitation. Les services de Gibert Joseph vont traiter des livres de Gibert Jeune, sans forcément generer une explosion de la masse salariale : il y aura un gain de productivité pour Gibert Joseph et un gros gain de productivité pour Gibert Jeune.

Gibert Jeune

Une des enseignes Gibert Jeune, place Saint-Michel (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


 

Des changements sont-ils prévus au niveau des effectifs ?


Franck Ferrière : Les enseignes, comme l'a dit Richard Dubois, sont séparées. Le personnel n'est pas commun, il n'y a pas de mutations ou de tractations de libraires. Gibert Jeune va sous-traiter certaines activités, comme la logistique évoquée ci-dessus : cela signifie que le patron de la logistique chez Gibert Joseph va facturer ses services, et que Gibert Jeune les réglera.

C'est pareil pour le directeur financier : celui de Gibert Jeune disparaît au profit de celui de Gibert Joseph, qui facturera ses services. Cela aboutira des économies d'échelle importantes.
 

Qu'en est-il du réseau Gibert Jeune ? Comment évoluera-t-il ?


Franck Ferrière : Gibert Jeune compte huit magasins, sept sur la Place Saint-Michel et un sur le boulevard Strasbourg Saint-Denis. Ce dernier magasin a du potentiel, mais il a été laissé de côté pendant plusieurs années, car on considérait que le magasin était à l'image du quartier. Aujourd'hui, ce dernier voit l'apparition d'une population au niveau de vie plus élevé, avec des enseignes qui commencent à changer, et nous avons donc des ambitions de réaménagement, de modernisation et de développement sur ce magasin. D'autant plus qu'il dispose d'une surface relativement importante et d'une concurrence proche quasi inexistante.

Nous allons donc transformer ce magasin, pour le rendre plus attractif, en façade et au niveau de l'accessibilité. Certaines sections seront resserrées, comme le scolaire et l'universitaire, au profit de l'offre loisirs, jeunesse, littérature, papeterie... Nous voulons en faire une vraie librairie générale. Nous allons également la ré-informatiser, en la dotant du logiciel utilisé chez Gibert Joseph.

Pour la fin d'année 2017, avec les actionnaires et les services de Gibert Joseph, nous avons décidé de nous servir de ce magasin comme d'un magasin pilote pour tous les premiers réaménagements et les transformations techniques, logistiques et informatiques, ce qui permettra d'en faire une référence pour les magasins de la place Saint-Michel, qui seront transformés début 2018. Les équipes de cette librairie sont ravies, de devenir ainsi le premier site de l'enseigne à être modernisé.

Le site internet de Gibert Jeune est bien moins développé que celui de Gibert Joseph, mais il va continuer à exister tel qu'il est, avec une réflexion en cours sur son avenir : nous envisageons de le transformer ou d'en faire un site commun avec Gibert Joseph, ce n'est pas encore fixé et ce n'est pas une priorité pour l'immédiat, les chantiers de réorganisation physique des magasins étant primordiaux.