Il n'y a pas que des animaux mort-nés dans les Bibles des XIIIe et XIVe siècles

Antoine Oury - 26.11.2015

Edition - Société - Bibles XIIIe XIVe siècles - animaux morts-nés - copie peaux vache cochon


Des chercheurs de l'université de York, en Pennsylvanie, se sont penchés sur un des mystères les plus persistants de la codicologie, l'étude des codex : l'origine du vélin utérin, un papier très fin utilisé pour les Bibles « de poche » des XIIIe et XIVe siècles. La matière tire son nom de son origine, peu ragoûtant : le vélin utérin serait fabriqué à partir de peaux d'animaux mort-nés, particulièrement fines et délicates. L'étude publiée par l'équipe révèle qu'une variété de peaux était utilisée, et que c'est bien l'habileté des parcheminiers de l'époque qui faisait leur qualité.

 

Fragment 1100-tallet - 12th Century

Une Bible du XIIe siècle (Rigsarkivet - Danish National Archives, domaine public)

 

 

La production de Bibles, aux XIIIe et XIVe siècles, connaît un essor considérable en Europe : avant l'imprimerie de Gutenberg, on estime que 20.000 exemplaires de Bible de poche auraient pu être produits au XIIIe siècle, principalement à Paris, mais aussi au Royaume-Uni, en Italie ou en Espagne. Avec le « vélin utérin » en matière première, un vélin particulièrement fin, entre 0,03 et 0,28 millimètre pour les échantillons utilisés par les chercheurs.

 

Le terme latin abortivum était régulièrement présent dans les textes évoquant la parcheminerie, et les chercheurs en avaient conclu que le vélin utérin provenait des peaux d'animaux mort-nés. Évidemment, la théorie a été mise à mal par la logique : il paraît difficile de fabriquer autant de Bibles uniquement à partir de fœtus. Pour expliquer l'approvisionnement, les experts évoquaient le recours à des peaux d'animaux plus atypiques, comme l'écureuil ou le lapin.

 

Les chercheurs de l'université de York ont utilisé une technique relativement inédite pour effectuer des analyses de vélin utérin : l'extraction triboélectrique de protéines, qui utilise le phénomène électrostatique pour prélever des électrons d'une matière. L'analyse de ces derniers permet ensuite de déterminer l'origine de la peau utilisée pour le parchemin. 513 échantillons ont été utilisés pour cette étude, publiée dans le journal PNAS.

 

Les résultats des analyses portent un coup au mythe du vélin utérin : il ne serait pas forcément issu des animaux mort-nés, mais serait simplement le résultat de l'habileté des parcheminiers. Certes, des peaux de jeunes animaux ont été identifiées, mais ne sont pas systématiques : en fait, on trouve même plusieurs espèces pour la fabrication d'un même ouvrage, ce qui signifie que les techniques de fabrication comptaient particulièrement dans le résultat final, et pas seulement la qualité des matériaux bruts.

 

Pour les peaux utilisées, on note un usage équivalent de veau et de mouton aux XIIe et XIIIe siècles, une prépondérance du veau pour les Bibles du XIIIe siècle, tandis que la chèvre reste essentiellement circonscrite à l'Italie.