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Il Piccolo Fürher : parodier le Petit prince, subtil exercice de démocratie

Nicolas Gary - 12.05.2018

Edition - International - Hitler Fürher satire - parodie Petit prince - Lega Nord propagande


#SalTo18 — Allez, on ne résiste plus : découvert au début du salon, le livre d’Antonucci, Fabbri et Perotta est devenu notre chouchou. Parodie du Petit prince, Il Piccolo Fürher est une fable satirique sur les dérives de la rhétorique extrémiste. Et bien plus encore. En détournant le livre de Saint Exupéry, ses auteurs sont allés au-delà de ce que l’on pouvait délicieusement imaginer.


Stefano Antonucci
Stefano Antonucci, immense - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

En 2015, Stefano Antonucci se retrouve confronté à un cas d’école : travailler simultanément sur Le Petit prince et Mein Kampf. Un grand écart éditorial comme il en existe peu. Dans le même temps, il collabore déjà avec ses deux complices, Daniele Fabbri et Marco Perrotta, à une bande dessinée dont ActuaLitté avait déjà parlé : Quando c’era lui. 

 

Cette satire met en scène une antenne locale de décérébrés, membres de CasaPound — un mouvement qui se complait dans le néofascisme — décidés à ressusciter Benito Mussolini. « Nous en avons vendu 60.000 exemplaires en format fascicule, et aujourd’hui plus de 5000 en album cartonné, réunissant les quatre volumes », nous raconte Stefano. Les fascicules étaient commercialisés pour 3 €, l’album cartonné à 16 € : un succès éditorial incontestable pour une petite maison indépendante, fondée en 2000. 

 

De la blague potache...


Dans le premier tome, une vraie-fausse publicité avait été ajoutée, pour un livre intitulé Il Piccolo Fürher. « Ce ne devait être qu’une plaisanterie, qui s’inscrivait dans la bande dessinée Quando c’era lui », se souvient-il. Mais le goût du potache, associé à une volonté propre de travailler sur un ouvrage à dimension politique, en ce qu’elle a de plus détestable, l’emporte : Il Piccolo Fürher devient réalité. 

 

« Au départ, nous avions cette idée venue du pamphlet de Swift, l’auteur des voyages de Gulliver, Une modeste proposition. Tout y est grotesque et absurde, dans le projet qu’il décrit : empêcher les enfants des pauvres irlandais d’être une charge pour leur pays. » Il envisage notamment de vendre la viande de nourrisson, pour résoudre une partie des problèmes… « Il enclenche une rhétorique totalement folle, avec un modèle de simplification de la pensée, typique du populisme.Mais pour servir son propos, et la dénonciation d'un système. »

 

Le croisement avec Le petit prince s’impose : le livre de Saint Exupéry est archi connu, lu, vendu partout dans le monde. Il dispose en plus de ces illustrations qui renforceront le projet éditorial : « Montrer comment la propagande parvient à faire avaler des couleuvres. Nous avons alors choisi d'explorer le pire régime totalitaire que l’on ait connu. » Le message pouvait passer, avec un peu de storytelling en plus.

 

Le livre est présenté, à la manière des écrits du XVIIIe siècle type les Lettres persanes, comme un manuscrit écrit par Hitler en 1933, et destiné à la jeunesse allemande. Les trois auteurs n’auraient fait que le retrouver alors qu'il menaçait de se perdre — d’autant qu’il n’avait pas rencontré l’engouement de la foule. Hitler l’aurait d’ailleurs écrit sur les conseils de Joseph Goebbels, présenté comme le community manager du Reich… 


Quando c'era lui
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Les ingrédients sont réunis : à cela s’ajoutent d’authentiques citations, et d’autres nettement plus satiriques, et voici comment le projet s’emballe. Après trois tirages, pour un total de 9000 exemplaires, plus de 6500 ont été vendus depuis octobre. 
 

... à la satire politique et sociale

 

« L’histoire est celle de la rencontre entre Hitler, rejeté par l'Académie et Beaux Arts et le Petit Fürher, qui va raconter ses voyages sur différentes planètes, où il rencontre des figures historiques parmi les plus malsaines du XXe siècle. Et tout cela, pour trouver un moyen de protéger sa Rose — qui est la méchanceté incarnée — des rats qui l’oppressent. Et veulent la dévorer », résume Stefano Antonucci. 

 

Les indices ne manquent pas, le cadre parodique est clairement posé, et voici notre Piccolo Fürher parti à l’aventure : il vit sur la planète R31CH, qui possède trois volcans, où l’on jette les livres de mauvaise propagande. Il déteste l’humanité dans son ensemble — « parce que je n’arrive pas à dessiner les hommes » — les rats en particulier, les bolchéviques tout autant, et finalement, les juifs, qui sont la cause de tous les maux. 
 

Je vis cette figure fascinante, jeune et lumineuse, qui m'insuffla une assurance et une confiance envers le futur. 
“Tu me dessines un bolchévique”, demanda-t-il. *


 

Ainsi, le Duce devient Il Luce, un homme avec une tête d’ampoule. Staline est bien présent, et le Renard dévoile que les saucisses — les wurstels — sont en réalité faites de viande de rats que l’on tue dans des camps. Et l'explique d'ailleurs au Petit Fürher : 

 

“Tout le monde adore les wurstels, mais personne ne voudrait savoir, pour rien au monde, comme elles sont préparées, donc il suffit de cacher ce qui est à l’intérieur. L’essentiel est invisible pour les yeux.”



« La véritable difficulté n’était pas de réunir le matériel historique, pour créer des personnages qui, foncièrement, sont tous méchants, odieux, méprisants, et plus encore. Nous souhaitions parvenir à parler de l’Holocauste de manière pédagogique, avec cette dimension satirique, qui selon nous fait plus encore passer les messages », poursuit le dessinateur. D'autant que le livre se conclut avec une série d'annotations qui expliquent et détaillent différents points et allusions.

 

- Attends [répondit Hitler], les ennemis de la patrie sont les gitans et les juifs !
- Mais comment ça : vous avez encore des juifs ici
Ce fut ainsi que débuta mon amitié avec Le Petit Fürher



Parce que l’antisémitisme est au cœur du projet, mais il se dote également d’une seconde lecture, plus fine : « Avec la dimension graphique connue du Petit prince, nous avions les bases pour montrer comment les discours propagandistes parviennent à tuer l’esprit critique. » Et si la propagande en tant que telle ne date pas d’hier, c’est bien avec Goebbels qu’elle a pris une dimension terrifiante.

 

“Répéter un mensonge cent, mille, un million de fois et il deviendra une vérité.”
Joseph Goebbels, Social media manager du Reich



« Aujourd’hui — mettons de côté CasaPound, qui représente un groupe ultra minoritaire, bien que particulièrement haineux — on pense à la manière dont la Lega Nord, le Front national italien, a pu évoluer. Dans leur discours, ils sont passés d’une volonté de scinder l’Italie en deux, racontant que le sud du pays était la cause de tous les maux, à une autre approche, concentrée sur les migrants et les étrangers au pays. Mais tout leur discours repose sur les bases de propagande et la forme de rhétorique qu’avait employée Goebbels. » Avec une cible différente et une férocité moindre, reconnaît-il. 

 

Pour ses prochains projets, Stefano conserve la volonté « de réunir la pop culture, qui permet une compréhension immédiate — comme ce que font Charlie Hebdo ou Fluide glacial — avec un contenu engagé. L’équilibre est complexe, mais ça me plait beaucoup ».

Quant à une traduction pour Il Piccolo Fürher, il y pense, voire l'espère : « Je ne pense pas que le public hors d'Italie puisse manquer de références pour comprendre notre propos. En France, le livre aurait certainement toute sa place. Il ne nous manque que les contacts. »

Avis...



* Les traductions de l'italien sont du rédacteur, NdlR




Commentaires

Et ou trouver et acheter ce livre en France.
Il n'existe pour le moment qu'à l'import, mais nous n'avons pas trouvé de revendeur français en mesure de le commercialiser...
Culotté ! J'ai hâte de voir une édition française arriver...

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