Imre Kertész : “Je rêve parfois de lingots d’or fondus à partir de dents arrachées”

Nicolas Gary - 31.03.2016

Edition - International - Imre Kertész - prix Nobel - littérature Hongrie


« Si l’Holocauste a créé une culture – ce qui est incontestablement le cas —, le but de celle-ci peut être seulement que la réalité irréparable enfante spirituellement la réparation, c’est-à-dire la catharsis. Ce désir a inspiré tout ce que j’ai jamais réalisé » (extrait du discours de réception du prix Nobel de littérature d'Imre Kertész). L'éditeur français d'Imre Kertész, Actes Sud, vient de rendre hommage à l'écrivain.

 

 © Olivier Roller

 

 

Déporté à l’âge de quinze ans à Auschwitz, Imre Kertész est ensuite transféré à Buchenwald puis au camp de travail de Zeitz. Il est libéré en 1945. Après avoir obtenu son baccalauréat en 1948, il commence à travailler en tant que journaliste pour le quotidien Világosság, puis il est licencié en 1951 quand le journal est proclamé organe du parti communiste. Après la barbarie nazie, il affronte le communisme totalitaire.

 

C’est à partir de 1961 qu’il travaille au roman Être sans destin (Actes Sud, 1998), dont l’écriture lui prendra dix ans. L’ouvrage finira par paraître dans une petite maison d’édition en 1975. Son expérience des camps de concentration le marque profondément et imprègne toute son œuvre. En 1988 paraît Le Refus (Actes Sud, 2001), et en 1990, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas (Actes Sud, 1995).

 

Écrivain de l’ombre pendant quarante ans, il vit avec sa femme dans un studio minuscule, en marge de la société hongroise, et gagne sa vie en rédigeant des comédies musicales et des pièces de boulevard. Après la parution de son premier roman, il effectue également des traductions (il a notamment traduit Nietzsche, Freud, Hofmannsthal, Canetti et Wittgenstein).

 

Après la chute du Mur, il confie la gestion des droits de ses œuvres à un éditeur allemand. Dans les années 90, par l’intermédiaire de la version allemande de son œuvre, à l’élaboration de laquelle il participe avec minutie, il acquiert petit à petit une grande renommée, d’abord en Allemagne, puis dans le monde entier. En 2002, il reçoit le prix Nobel de Littérature.

 

La maladie de Parkinson dont il est atteint depuis 2000, constitue un nouveau dé tant physique que psychique. Cette expérience de la souffrance détermine la suite de son œuvre, la transformant en affrontement radical. C’est ainsi qu’il publie Sauvegarde, journal 2001-2003 (Actes Sud, 2012) première partie de son dernier opus L’Ultime Auberge (Actes Sud, 2015), qui rassemble l’ensemble de ses journaux de 2001 à 2009.

 

« Je ressens de la gratitude pour mon destin étonnant. Et je rêve parfois de lingots d’or fondus à partir de dents arrachées. »

 

 

 

Martina Wachendorff-Pérache, éditrice d’Imre Kertész chez Actes Sud, lui rend hommage. 

 

Il y a dix ans, en février 2006, Imre Kertész et sa femme Magda ont passé quelques jours à Paris où le Prix Nobel de la littérature de 2002 a reçu les honneurs du Premier ministre et du ministre de la Culture français, avant de rejoindre Toulouse. 

 

Pour Imre, le moment le plus fort de ce voyage fut sans doute la représentation de son roman Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas dans une salle comble du théâtre de Toulouse. C’est Joël Jouanneau qui, pour la première fois, a mis en scène une des œuvres de l’auteur. Une première mondiale, en quelque sorte. 

Assise à côté d’Imre, j’ai pu voir qu’il suivait pendant deux heures avec une grande attention l’interprétation de son monologue par Jean-Quentin Châtelain, et qu’il a ri plusieurs fois (s’il ne comprend pas le français, il connaît parfaitement son roman). 

 

 

 

Après la dernière phrase, le public, enthousiaste, s’était levé pour applaudir. Une fois la scène désertée, Imre voulut rejoindre immédiatement le comédien dans sa loge pour le féliciter. D’un pas décidé, s’affranchissant de tout protocole, Imre monta sur la scène, la traversa en direction des loges tandis que le directeur du théâtre, les caméras et les organisateurs s’empressaient de le suivre. Dans la loge où Jean-Quentin Châtelain était en train de fermer le pantalon qu’il venait d’enfiler, Imre le prit longuement dans ses bras, lui exprimait sa joie, disait que c’était un des très grands moments de sa vie, que le personnage du Kaddish avait été ressuscité à travers le corps et l’esprit de l’acteur et que ce dernier était un génie de son art. L’exploit d’avoir appris par cœur deux heures du Kaddish a profondément impressionné son auteur. 

 

Le comédien, un peu fatigué après plus de cent cinquante représentations et en pleine tournée à travers la France et la Suisse, a été très ému de ces compliments. Il n’exprima non seulement sa fierté, mais dit que la visite de l’auteur était comme un cadeau qui l’inspirera et l’aidera à tenir le coup. 

 

Le lendemain, au théâtre de Toulouse, à la manifestation publique, environ 700 personnes étaient venues entendre Imre. 

 

À la séance de dédicace, la foule se pressait : des lecteurs venus avec leur exemplaire personnel ; des jeunes désirant faire dédicacer leurs cahiers, le billet d’entrée... Avec patience et élégance, Imre passa un long moment avec eux. 

 

Ensuite, réception à la mairie, à la salle des Illustres, pour la remise de la médaille de la ville de Toulouse par le ministre des Affaires étrangères, M. Douste-Blazy, président du Grand Toulouse. Dans son discours, le ministre évoqua entre autres l’apport essentiel de l’Europe centrale à la culture européenne, et souligna la force de l’esprit d’un Imre Kertész qui avait bâti une œuvre magistrale à partir d’une expérience aussi désespérante et anéantissante.


Imre répondit très simplement, et en insistant que l’Europe et son union étaient nécessaires pour se défendre contre de nouvelles barbaries.


Imre Kertész fut un visionnaire tout en restant un homme simple et aimant que nous tous, chez Actes Sud, de la direction jusqu’à l’attachée de presse, nous avions profondément aimé de retour. Grâce à ses traducteurs, Natalia et Charles Zaremba, la voix française d’Imre Kertész a trouvé un genre particulier de lecteurs : ceux qui témoignaient volontiers de la « transformation » que cette œuvre a opérée en eux. 

 

La fin de sa vie fut une dernière terrible épreuve. De l’homme Imre Kertész, je garde en moi l’image de Toulouse : le visage d’Imre qui s’est éclairci, a brillé de bonheur, a rayonné de fierté et d’émotion au moment où il a embrassé Jean-Quentin Châtelain, son double du Kaddish

 

 

On peut retrouver l'hommage spécifique sur le site de Actes Sud.


Pour approfondir

Editeur : Actes Sud
Genre : litteratures...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782742792382

Journal de galère

de Imre Kertész (Auteur)

Bien avant la consécration de son travail par le prix Nobel de littérature en 2002, Imre Kertész a noté, sur une période de trente ans (1961 à 1991), ses observations, ses pensées philosophiques et les aphorismes qui l'accompagnaient lors de l'écriture de ses premières oeuvres.A travers un dialogue avec Nietzsche, Freud, Camus, Adorno, Musil, Beckett, Kafka, et bien d'autres encore, Imre Kertész tente, de façon brillante, de penser l'holocauste, la modernité, la liberté et le totalitarisme.

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