Industrie du livre : du rêve de l'édition au cauchemar salarial

Clément Solym - 29.04.2011

Edition - Economie - edition - salaires - employés


Près d’un mois après la fin du Salon du livre de Paris, Force Ouvrière vient de faire part de ses multiples inquiétudes dans le domaine de l’édition. Avec 14.000 salariés dans le secteur, « parmi les plus mal payés de France », le mouvement d’humeur fait grincer des dents.

Au cours du Salon, cela a commencé par un quizz à l’humour jaune, dont Jacqueline Becker se félicite de la réussite. La secrétaire générale du syndicat de l’édition SNEP-FO et les représentants vont « enfin être reçus au ministère de la Culture et nous espérons que le ministère du Travail fera pression sur les employeurs pour qu'ils relancent les négociations ».

Un vif soulagement, alors que les négociations avec le SNE étaient pour l’heure au point mort.

Parlons d'argent...

C’est que 13 niveaux sur les 27 de la grille salariale « se situent sous le SMIC », ajoute-t-elle. Et ce, alors même que le niveau de qualification est de Bac+3 ou +4, dans les recrutements. Pour donner un exemple, le SMIC est fixé à 1365 € bruts mensuels, là où l’on peut démarrer à 1163 € pour des employés et 1655 € pour les cadres.

Et d’ajouter : « C'est le chantage permanent, les patrons dépècent la convention collective. En 2010 nous avions espéré une amélioration avec l'arrivée d'Antoine Gallimard à la tête du SNE, mais il n'est qu'arrogance et mépris. » Alors évidemment, les salaires sont en première ligne des revendications, mais la discrimination n’est pas loin. 74 % des effectifs de l’édition sont des femmes, aux salaires plus bas, plus souvent en CDD et dans des emp:ois à temps partiel.

... et de recrutements

Le SNE ne ressent manifestement pas le besoin de mettre en place un accord, pas plus que sur la précarité ou les séniors. C’est qu’en parallèle, le ratio embauches / départs ne serait pas non plus à la fête. Pour 2009, 1214 départs, contre 575 arrivées.

On remplace par des autoentrepreneurs, des indépendants, ou des stagiaires, avec un parcours loin de faire rêver : « Dans l'édition, on rentre en stage et on y reste des mois. Les candidats ont un niveau bac+4, mais commencent en bas de l'échelle avec des travaux de secrétariat On nous demande aussi de lire les manuscrits et de donner un avis, sans être payés ou pas beaucoup II faut avoir le soutien de sa famille pour tenir Les gens acceptent ensuite le SMIC, car ils adorent ce qu'ils font », confirme une employée.

Comment comprendre dans ce cas : le chiffre d’affaires stable tendant à la hausse, le bénéfice d’une TVA réduite pour l’ebook dès 2012, et finalement l’ensemble du secteur ?

... et du partage du gâteau

En chiffres, toujours, Editis et Hachette tiennent le haut du marché. Quatre autres groupes font, ajoutés aux premiers, les trois quarts de l’édition, précise FO. Pour le reste, ce sont près de 1200 maisons avec moins de 10 salariés. Et avec une économie massivement pensée pour qu’un best-seller puisse financer trois nouveaux romans, un livre qui a marché représente entre 5000 et 6000 exemplaires.


À ce titre, Hachette Livre aurait probablement gagné de quoi financer un bon paquet de nouveaux romans, avec Twilight, de même qu’Actes Sud avec Millenium, cela dit.

Pour Pierre Chiesa, délégué FO chez Larousse et responsable de la branche édition au syndicat FO SNPEP, le fond reste indispensable. Ains, chez Gallimard, avec 60.000 exemplaires de Belle du Seigneur chaque année vendus, « c'est la preuve que le numérique ne va pas tuer le livre en papier ».

Ou du virage numérique ?


Là encore, ce n’est pas sans peine. Seules les encyclopédies ou l’édition juridique ont opéré une bascule quasi complète. Et comme tout un chacun a sa propre plateforme de vente - Eden Livres, regroupant Flammarion, Gallimard, La Martinière, Eplateforme pour Editis et Numilog pour Hachette, impossible de se mettre au point.

« Ce foutoir est la porte ouverte au piratage et à l'auto-édition pour les auteurs phares. Tout le monde se lance dans le livre électronique et les applications pour téléphone sans trop se poser la question de la rentabilité. Et en ce qui concerne la lecture de livres sur tablette, le P-DG d'Hachette, Arnaud Noury, a reconnu qu'on ne sait pas où on va », ajoute Pierre Chiesa.

Ou à nouveau de recrutement et de formation ?

Quant à la problématique de ces spécialistes de l’informatique, particulièrement coûteux et pas vraiment disposés à travailler pour un salaire de misère, quand une société high-tech leur déroulerait un plus séduisant tapis, ils ne sont pas légion. Et le refus de négocier des formations pour les salariés, permettant de mieux appréhender ces changements, ralentit encore la donne.


Et de conclure : « Ça demandera encore deux ans. En attendant, il y a des formations au coup par coup, mais le salaire n'augmente pas avec la qualification. Avec l'informatique, des métiers souffrent ou disparaissent, comme la mise en page ou l'indexation. Le rêve des patrons, ça serait que l'éditeur puisse tout faire avec son ordinateur, de la naissance du projet jusqu'à la livraison du fichier à l'imprimeur. »