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Inondation à la BnF : quels traitements pour les livres concernés ?

Antoine Oury - 23.06.2014

Edition - Bibliothèques - Bibliothèque nationale de France - inondation - gestion de crise


Exclusif : En janvier dernier, le département Littérature et Arts de la Bibliothèque nationale de France (BnF) était frappé par une inondation résultant de la rupture d'une conduite d'eau. Un plan d'urgence immédiatement déclenché aboutissait à l'évacuation d'un total de 38.000 documents, éloignés de la zone à risques. Presque 6 mois plus tard, bilan du sinistre et des ouvrages concernés.

 


Bibliothèque nationale de France

Bibliothèque nationale de France (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Il est 16h20, ce dimanche 12 janvier, lorsque le joint d'une canalisation du réseau général sanitaire d'alimentation d'eau cède, au niveau des collections Littérature et art de la Bibliothèque nationale de France. « Immédiatement, le plan d'urgence est déclenché et le sinistre rapidement maîtrisé par les 15 pompiers présents en permanence sur le site Tolbiac », explique Arnaud Beaufort, directeur général adjoint et directeur des services et des réseaux.

 

En deux jours, entre le dimanche et le lundi, ce sont quelque 38.000 documents qui sont évacués, soit 648 mètres linéaires de livres. En effet, 4 magasins sont touchés, au total : les infiltrations d'eau menacent les locaux des étages inférieurs, et 26.000 documents secs sont mis en sûreté pour éviter une propagation, quand 12.000 sont humidifiés à des degrés divers, « sur les 12 millions de documents qu'abrite le site de Tolbiac », précise Arnaud Beaufort.

 

Malgré la coupure de l'arrivée d'eau, 25 m3 s'écoulent par la brèche, nécessitant l'entrepôt des documents touchés dans les salles de lecture à proximité. Les livres sont disposés à la verticale, ouverts, sur des tables recouvertes d'une couche de polyane, un film plastique, et placés dans un flux d'air créé par des ventilateurs et une climatisation en tout air neuf, « pour éviter de recycler un air humide », explique Arnaud Beaufort. Des feuilles de papier buvard, entrecallées entre les pages, permettent d'absorber l'humidité.

 

8.400 ouvrages, relativement peu touchés par les effets de l'infiltration, pourront finalement être réintégrés dans les deux semaines suivantes au sein des collections. 

 

Le travail de restauration ou de réparation

 

2500 ouvrages ont nécessité une remise à plat sous presse pour éviter le gondolement des pages : ce processus intervient alors que l'ouvrage est encore humide, pour que la cellulose du papier puisse être travaillée. Les presses des sites de Tolbiac, Sablé, Bussy-Saint-Georges et Richelieu ont été mises en service, et les documents concernés rapidement réintégrés.

 

594 ouvrages ont été redirigés vers les services de conservation, au sein desquels plus de 200 personnes traitent plusieurs milliers d'ouvrages par an pour garantir leur communicabilité publique. 246 ouvrages, parmi ces 594, comportent des reliures en cuir des XVIIIe et XIXe siècles : 168 ont bénéficié d'une simple restauration, quand 78 ont nécessité le remplacement complet de la reliure, trop dégradée. 51 ouvrages en papier glacé ont pu être traités, quand 297 ouvrages en reliure banale sont entrés dans une phase de restauration pour garantir leur intégrité. Sur les 594 ouvrages à traiter, 392 ont déjà réintégré les collections, quand 202 restent encore en phase de restauration.

 

 

BnF exposition Casanova

Bibliothèque nationale de France (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

511 documents ont été congelés le soir même ou dès le lendemain. « Ce processus de congélation permet à la Bibliothèque d'arrêter le temps », explique Arnaud Beaufort, « afin de traiter des cas plus problématiques ». Cette congélation s'effectue sur le site, dans des congélateurs à des températures sous la barre des - 30°. « Cette température permet un passage à l'état congelé très rapide, de telle manière que les molécules d'H2n'endommagent pas la structure du papier », détaille Arnaud Beaufort. 

 

Deux possibilités se présentent ensuite pour la décongélation : la première, qui peut être réalisée directement sur le site Tolbiac de la BnF, consiste en un plongeon de l'ouvrage, protégé par un sac hermétique, dans un bain d'eau chaude à 30 ou 40°, pendant 20 à 40 minutes. La seconde méthode, la lyophilisation, plus complexe, décongèle l'ouvrage dans un espace sous vide : les molécules passent directement à l'état gazeux, et n'ont donc pas d'impact sur le liant des pages. Cette méthode évite la solidarisation des pages, et est particulièrement indiquée pour les ouvrages en papier glacé. Elle est assurée par la société Belfor.

 

Les ouvrages décongelés ne nécessitent pas de restauration, ou très peu : « La congélation n'est pas appropriée pour les ouvrages abîmés ou les couvertures en cuir, qui ont été traités directement. » La décongélation sur le site de Tolbiac s'effectue au rythme de 20 documents par semaine depuis la mi-mai, et 400 sont encore congelés à ce jour.

 

Enfin, des prélèvements ont été effectués, pour éviter tout risque de contamination par des moisissures. « Seuls deux ouvrages ont été repérés positifs aux moisissures », explique Arnaud Beaufort. « Ils ont été pris en charge par le site de Bussy-Saint-Georges. La BnF est en effet l'une des seules entités publiques à disposer d'une cellule permettant le traitement des documents par oxyde d'éthylène. » Une substance chimique ultra-toxique (un de ses dérivés est le... gaz moutarde), mais particulièrement efficace en matière de stérilisation. Un tour dans l'un des frigos de Bussy-Saint-Georges, et les ouvrages sont totalement sains.

 

Finalement, le nombre de victimes s'élève à 8 : 8 ouvrages devront être remplacés, des catalogues d'exposition dont les pages, en papier glacé, ont été trop fortement dégradées par les infiltrations.

 

Structure du livre, plan d'urgence : faire face aux risques

 

« Les dégâts ont été moindres, pour deux raisons : la première raison, c'est bien évidemment la rapidité de réaction et la mobilisation générale des personnels de la BnF, en plus de celle des pompiers », [dont les effectifs s'élèvent à 52 agents sur Tolbiac], se félicite le directeur général adjoint. La mobilisation, jusqu'à 200 personnes dans les heures et jours qui ont suivi, a permis l'évacuation dans les salles de lecture en quelques heures, avant le déplacement des documents dans un gymnase attenant des ateliers de restauration.

 

 

Le gymnase attenant, photo via Marc Feustel

 

 

« La seconde, c'est la structure des livres elle-même. De nombreux documents anciens ont été protégés par les reliures de conservation plus larges que les pages elles-mêmes », explique Arnaud Beaufort. Les couvertures des ouvrages ont donc pleinement joué leur rôle, ainsi que le stockage en étagère, qui « compacifie » les documents et évite donc l'intrusion de corps étrangers entre les pages.

 

Évidemment, l'incident permet aussi à la Bibliothèque nationale de France d'identifier les carences de son système de sécurité. Le Département des Moyens Techniques expliquait en janvier dernier que la lutte contre le feu avait obligé l'établissement à cribler les bâtiments de réseaux de sprinklers, des têtes anti-incendies particulièrement fragiles mais longtemps reconnues comme le seul moyen efficace de lutte contre les incendies.

 

La responsabilité des contrôles techniques avait été pointée, puisque le réseau à l'origine de l'infiltration était en PVC, un matériau relativement fragile et sujet à la détérioration du temps. « Les réseaux concernés ont été mis hors d'eau, et sont progressivement remplacés par des canalisations en polyéthylène haute densité (PEHD), aussi résistant que la fonte », assure Arnaud Beaufort.

 

Quant à la non-communicabilité des documents, elle a duré 15 jours pour l'ensemble des 4 magasins touchés, et un mois et demi pour les collections concernés par les infiltrations. À ce jour, ce sont 610 documents qui ne sont pas encore réintégrés à la communication au public.