Aux États-Unis, les établissements d’enseignement supérieur et les gouvernements locaux subissent une pression considérable pour diminuer les coûts avec un minimum de désagréments. Dans ce contexte politique, les bibliothèques publiques et universitaires pourraient être menacées. L’existence d’une énorme masse d’informations, en grande partie gratuite, sur internet laisse ainsi à penser qu’elles ont fait leur temps. Mais est-ce vraiment le cas ? Ce n’est pas ce que suggèrent les chiffres.

 

Library

Albuquerque, CC BY 2.0

 

 

En dépit d’une étude selon laquelle les Américains déclarent fréquenter plus rarement les bibliothèques, les données rapportées par les établissements indiquent le contraire.

 

Quelques tendances à la hausse

 

Durant les deux dernières décennies, le nombre total de bibliothèques publiques américaines a très légèrement progressé, passant de 8 921 en 1994 à 9 082 en 2012 (soit une hausse de 2,14 %). Sur la même période, leur fréquentation a également augmenté.

 

 

Données statistiques sur la fréquentation des bibliothèques publiques aux Etats-Unis de 1993 à 2012. Donald A. Barclay, d’après les données du National Center for Education Statistics, CC BY

 

 

Voici ce que révèlent les données sur la diffusion (emprunts) et le nombre d’usagers. Le nombre de livres et autres articles empruntés est passé de 6,5 par personne en 1993 à 8,0 en 2012 (soit une hausse de 23 %). Sur la même période, le nombre de visites annuelles a augmenté de 22,5 %.

 

En fait, parmi les statistiques clés sur l’utilisation des bibliothèques publiques, la seule à afficher une baisse concerne le nombre de demandes formulées auprès des documentalistes (-18 % entre 1993 et 2012). La popularité des bibliothèques publiques américaines semble donc au moins aussi forte qu’à l’époque où le web ne faisait pas partie du vocabulaire des ménages (et encore moins de leurs besoins).

 

L’avènement du livre électronique

 

En ce qui concerne les bibliothèques universitaires, les données sont plus mitigées. Depuis les débuts de l’ère connectée, la diffusion des articles matériels (livres, DVD, etc.) y a connu un recul constant (-29 % entre 1997 et 2011).

 

Total des emprunts (en milliers) par bibliothèque dans les établissements universitaires américains de 1997-2011. Donald A. Barclay, d’après les données du National Center for Education Statistics., CC BY

 

 

Encore plus parlant : sur la même période et au sein des mêmes établissements, le nombre annuel d’emprunts (livres, DVD, etc.) par étudiant à temps plein a chuté de 50 %, passant de 20 à 10. Le déclin de la diffusion des livres n’a rien d’étonnant, étant donné l’abondance d’informations scientifiques (achetées pour la plupart par les bibliothèques universitaires) aujourd’hui accessibles aux étudiants sur l’appareil électronique de leur choix. Les revues scientifiques électroniques ont rendu leurs versions imprimées obsolètes, à défaut de les avoir entièrement éradiquées, tandis que les livres électroniques continuent de proliférer.

 

Nombre d’opérations d’emprunt par étudiant à temps plein dans les bibliothèques universitaires de 1997 à 2011. Donald A. Barclay, d’après les données du National Center for Education Statistics., CC BY

 

 

En 2012, les bibliothèques américaines détenaient collectivement 252 599 161 e-books. Cela signifie qu’elles ont ajouté à leurs fonds – en une dizaine d’années – un nombre d’ouvrages électroniques à peu près équivalent au quart du total des livres papier, recueils de vieilles revues, documents officiels et autres matériaux imprimés qu’elles avaient acquis depuis 1638, quand Harvard a fondé la première bibliothèque universitaire sur le sol américain.

 

Les livres électroniques sont non seulement très répandus mais aussi très populaires chez les étudiants et les enseignants (en dépit de certains défauts d’ergonomie). D’après les données que je me suis procurées, le taux d’utilisation du grand nombre d’ouvrages universitaires en version électronique mis en ligne par l’université de Californie à San Diego (UCSD) sur l’interface JSTOR est impressionnant.

 

En à peine un an, les étudiants et enseignants de l’UCSD ont ainsi consulté 11 992 livres électroniques sur JSTOR, qui comptabilise 59 120 visionnages et 34 258 téléchargements. Pour répondre à la demande, la bibliothèque de l’UCSD a acheté plus de 3 100 des titres proposés par JSTOR, et intégré ces ouvrages à sa collection permanente.

 

Une encyclopédie ? Pour quoi faire ?

 

Tout comme les chiffres sur la diffusion, le nombre de demandes formulées auprès des documentalistes a fortement régressé : il a enregistré une baisse de 24 % en 16 ans et s’établit aujourd’hui à 56 millions par an. Pour les soixante plus grandes bibliothèques universitaires américaines, la moyenne est passée de 6 056 demandes par semaine en 1994 à 1 294 en 2012 (-79 %).

 

Nombre moyen de demandes de renseignements par semaine pour les soixante plus grandes bibliothèques universitaires américaines de 1994 à 2012. Donald A. Barclay, d’après les données du National Center for Education Statistics., CC BY

 

 

Un tel déclin n’est pas difficile à expliquer. Quand j’ai commencé à travaillé comme documentaliste universitaire en 1990, il ne se passait guère une journée sans que je consulte un ouvrage de référence tel que le Places Rated Almanac (guide comparatif des villes américaines), The Statistical Abstract of the United States (relevé statistique des États-Unis) ou les catalogues d'universités sur microfichespour répondre à une demande.

 

Aujourd’hui, toutes ces informations sont accessibles aux étudiants sous forme numérique. L’application Google leur permet de chercher sur leur smartphone des informations qu’ils n’auraient jadis trouvées que sur papier en bibliothèque. Quant à l’Encyclopaedia Britannica, ce vétéran des ouvrages de référence, elle a sorti son ultime édition papier en 2010.

 

Un autre facteur contribuant au déclin du service de documentation en face-à-face est la possibilité, de plus en plus répandue pour les étudiants, de contacter les bibliothécaires par internet.

 

En 2012, 77 % des bibliothèques universitaires proposaient un service de renseignement par courriel ou par chat. Actuellement, plus de 400 établissements associés à la 24/7 Reference Cooperative (une coopérative de bibliothèques mondiale mise en place par le Online Computer Library Center qui propose des services technologiques collaboratifs) proposent un chat ouvert 24h/24. Sur la base de ces seules données, on serait tenté de conclure que tout se passe sur internet et que personne n’utilise plus les bibliothèques universitaires.

 

Pas si vite

 

Alors même que les chiffres sur la diffusion et les demandes de renseignements étaient en chute libre, les statistiques montrent une progression constante de la fréquentation des bibliothèques universitaires.

 

Cumul des entrées hebdomadaires pour les soixante plus grandes bibliothèques universitaires américaines de 2000 à 2012.Donald A. Barclay, d’après les données du National Center for Education Statistics., CC BY

 

 

 

Dans les soixante plus grandes institutions américaines, le nombre total de visiteurs hebdomadaires a augmenté de 39 % entre 2000 et 2012. Pour l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur, l’évolution est similaire (+38 % entre 1998 et 2012). Mais alors, si ce n’est ni pour accéder aux collections papier ni pour demander des renseignements, pourquoi les étudiants vont-ils à la bibliothèque ?

 

L’attrait des bibliothèques universitaires

 

Je crois que si la fréquentation se maintient, c’est parce que ces établissements se sont efforcés de faire peau neuve pour répondre à de nouveaux besoins. D’espaces destinés à accueillir des livres, les surfaces des bibliothèques se convertissent peu à peu en lieux où les étudiants peuvent travailler, collaborer, apprendre, et même se retrouver.

Les bibliothèques ne sont plus les lieux froids et rébarbatifs d’autrefois. Howard County Library System Follow, CC BY-NC-ND

 

Dernier havre de paix dans un monde toujours plus bruyant et chargé de distractions, les bibliothèques universitaires sont plus attentives à leur public étudiant, avec l’assouplissement (voire l’élimination) des restrictions liées à la nourriture et aux boissons, la mise à disposition d’espaces de travail accessibles 24h/24 et, de manière plus générale, une volonté de devenir des lieux confortables et chaleureux plutôt que froids et rébarbatifs.

 

Voici quelques exemples de la manière dont les bibliothèques les plus progressistes développent leur attractivité : à Grand Valley State University, un « marché du savoir » permet aux étudiants de faire appel au réseau de l’université – camarades, enseignants – afin de bénéficier de conseils relatifs à la recherche, la rédaction, l’expression en public, le graphisme et l’analyse de données quantitatives. L’un des espaces spécialisés est la bibliothèque, qui fournit des locaux pour préparer des documents, établir des collaborations numériques et s’entraîner aux présentations.

 

Dans les bibliothèques de la North Carolina State University (NCSU), des « makerspaces » proposent des travaux pratiques dans différents domaines : électronique, impression et scan en relief, découpage et usinage, création de dispositifs portables et connexion d’appareils à l’internet des objets. Les étudiants ont par ailleurs accès à des laboratoires de média numériques, des studios de production, des salles de musique, des espaces de visualisation et des salles de conférences, entre autres.

 

Le système de Research Commons de l’Ohio State University propose non seulement un centre d’aide à la rédaction mais aussi des consultations pour discuter du droit d’auteur, des projets de gestion de données, et des sources de financement et de recherches en sciences humaines. Ses espaces spécialisés incluent des salles de classe, de conférence, de réalisation de projet, de visualisation numérique, de brainstorming et de colloque.

 

Réinventer les bibliothèques

 

En sortant des sentiers battus – et loin de tourner le dos au passé –, les bibliothécaires s’inscrivent dans une longue tradition d’apprentissage. Pour reprendre la déclaration de Sam Demas, bibliothécaire émérite au Carleton College :

 

Pendant des générations, les responsables des bibliothèques universitaires se sont essentiellement préoccupés de leur rôle de portails vers l’information, imprimée puis numérique. Ces dernières années, nous nous sommes souvenus que les bibliothèques sont avant tout centrées sur les utilisateurs : leur manière d’apprendre, d’utiliser l’information, et de participer à la vie d’une communauté d’apprentissage. Nous commençons à concevoir des établissements qui renouent avec certains aspects de leur rôle historique d’apprentissage, de culture et de communauté intellectuelle.

 

 

Tant qu’elles se montreront à la hauteur de cette vocation, les bibliothèques, qu’elles soient publiques ou universitaires, ne seront jamais obsolètes.

 

Traduit de l’anglais par Charlotte Marti pour Fast for Word.

 

The Conversation

Donald A. Barclay, Deputy University Librarian, University of California, Merced

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.