Iran : l'édition numérique pour tromper les censeurs de l'État

Antoine Oury - 22.05.2015

Edition - International - Iran - édition numérique - censure


La Foire internationale du livre de Téhéran, en Iran, s'est terminée il y a quelques jours, et la manifestation présentait la production d'éditeurs divers et variés. Mais un point commun rassemblait tous les livres exposés : tous, sans exception, avaient reçu l'autorisation du ministère de la Culture, nécessaire avant la publication. Une censure et un contrôle toujours aussi présents, mais désormais gênés par Internet et les nouveaux moyens de diffusion.

 

 

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La Foire internationale du livre de Téhéran, hall principal, en 2010 (Ladsgroup, CC BY 3.0)

 

 

La Foire de Téhéran attire en moyenne 5 millions de visiteurs : un véritable équivalent de la grande messe de Francfort, donc, mais pour certains, l'événement n'est plus vraiment le reflet de la production éditoriale du pays. En effet, nouvelles technologies de l'information et la communication obligent, les auteurs et les éditeurs ont désormais des moyens de diffusion inédits qui, s'ils n'empêchent pas toutes formes de censures, permettent au moins de les atténuer.

 

La maison d'édition numérique Nogaam fait partie de ceux qui déplacent le combat sur la toile : Azadeh Iravani, à la tête de la maison, explique ainsi que les 25 ouvrages qu'elle a publiés depuis 2013 étaient essentiellement signés par des auteurs locaux, conscient qu'un passage par l'impression et la diffusion traditionnelles leur était interdit.

 

Comme en Occident, les chiffres de lecture, comptabilisés grâce au numérique, révèlent de bonnes surprises : une satire signée Ebrahim Nabavi enregistre ainsi 10.000 téléchargements. « L'expérience de lecture est très bonne. Il ne s'agit plus des livres scannés, difficiles à lire », explique l'éditrice. L'édition traditionnelle est encore méfiante vis-à-vis de cette diffusion, mais les jeunes maisons en profitent.

 

Si la censure est plus difficile à exercer, pour les autorités (Nogaam est ainsi basée en dehors du pays), les services du ministère de la Culture gardent un œil sur ces diffuseurs. L'objectif des intellectuels du pays, qui admettent que la censure s'est un peu relâchée depuis l'arrivée au pouvoir de Hassan Rohani en 2013, est surtout, à présent, à renouer avec les institutions à l'international. En somme, donner une meilleure image du pays, afin de faciliter les transactions et l'ouverture espérée.

 

Des airs d'ouverture, mais des portes qui claquent

 

L'ouverture de la Foire de Téhéran a ainsi été marquée par le discours de Hassan Rohani, qui a souligné que les censeurs du gouvernement travaillaient n'importe comment : un livre accepté à la première lecture pouvait malgré tout se voir refuser l'autorisation, ce qui choque même le Président de la République islamique... Finalement, il apparaîtrait que les censeurs du gouvernement obéissent à des ordres indirects, puisque le gouvernement lui-même critique le fonctionnement des contrôles.

 

« Si le Coran n'avait pas été envoyé par Dieu, les censeurs iraniens ne l'auraient pas loupé », avait déjà déclaré Ali Jannati, ministre de la Culture, en 2013. Le discours n'est donc pas nouveau, et n'est pas forcément suivi d'effets. Mais ce qui ressemble presque à un élan libertaire s'est poursuivi dans les propos du ministre, qui a ainsi admis que contrôler Internet était impossible.

 

Même sur le web et dans les librairies numériques, des problèmes subsistent, et de taille : le Kindle d'Amazon est ainsi incapable de gérer le persan...

 

Malgré ces signes timides d'ouverture, l'artiste iranienne Atena Farghadani risque des années de prison pour un dessin représentant les membres du Parlement avec des têtes d'animaux. Avec ce dessin posté sur Facebook, elle protestait contre les décisions gouvernementales visant à restreindre l'accès aux moyens de contraception...

 

 

 

 

Le dessin d'Atena Farghadani, via Facebook

 

 

Publié début 2014, le dessin lui a valu un emprisonnement en août, puis un second après qu'elle a révélé les coups et blessures infligés en prison. Depuis janvier, elle est enfermée, dans l'attente de son procès, et a été victime d'une crise cardiaque après une grève de la faim de 3 semaines. 

 

Son procès aura lieu ce mardi, et il prouve malheureusement que les façades érigées par le gouvernement servent surtout à enfermer des citoyens. Ainsi, l'Iran avait laissé croire qu'elle tolérait un peu plus les caricatures en organisant l'International Holocaust Cartoon Contest. Mais, comme en témoigne le titre de l'événement, il s'agit surtout de moquer l'Occident et la double acception de la liberté d'expression qu'on peut parfois y observer.

 

Au risque de la reproduire, visiblement.