Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Islande : ils impriment des livres chaque pleine lune, et les brûlent au cognac

Nicolas Gary - 03.06.2017

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La magie islandaise ne se résume pas aux sources d’eau chaude, aux geysers et aux paysages désertiques. Ça, c’est le charme... disons naturel. La folie douce qui coule dans les veines des habitants se retrouve ailleurs. Par exemple, chez ces éditeurs, de la maison Tunglið, qui revendiquent un acte poétique infiniment méthodique…



 

 

L’artiste Ragnar Helgi Ólafsson et l’auteur Dagur Hjartarson se sont retrouvés autour d’un projet éditorial fantasque — et fantastique. Les soirs de pleine Lune, les deux types se lancent dans l’impression de 69 livres — mais uniquement les nuits de pleine Lune. Et ceux qui souhaitent lire l’un de ces exemplaires n’auront que quelques heures devant eux : au petit matin, les livres seront brûlés.

 

L’idée est assez originale, farfelue, mais avant tout portée par un projet réel : un livre peut vivre des années, voire des siècles. Les deux hommes voulaient alors inverser cette capacité, et lui insuffler une éphémérité nocturne. « Pour le temps d'une glorieuse soirée, le livre et son auteur sont pleinement vivants. Et puis, le lendemain, tout le monde peut se recentrer sur sa vie », expliquent-ils.

 

Dagur et Ragnar avaient dans leurs tiroirs des livres inédits, et depuis des années, se posaient la question de savoir comment les publier. C’est qu’en Islande, tout le monde écrit, ou presque.

 

Islande : nation de conteurs où un citoyen sur dix publie un livre 

 

Alors créer la maison Tunglið fut un premier pas — à ne surtout pas prendre au sérieux, assurent les deux hommes. « Tunglið n’est pas une entreprise, il n’y a donc pas de modèle économique », jurent-ils. Et pour cause : une vente éclair, sans aucune publicité, et strictement réservée au territoire islandais, à condition d’en avoir entendu parler… Cela prête à sourire. Mais si ce fut le cas dans les premiers temps, aujourd'hui, les choses sont un peud changées.

La maison d’édition a été créée voilà des années maintenant — ils se sont lancés en juin 2013 —, et depuis, a grandi malgré tout, et donne lieu à des rencontres, des lectures, et des moments de réjouissances. Cette tradition de mettre un terme à la vie des livres existe cependant depuis toujours. On retrouvera d'ailleurs sur Facebook les dernières rencontres organisées…

 

Ni politique ni satire : juste de la poésie
 

Cette flambée qu’ils accomplissent, une fois le délai écoulé, est en revanche quelque chose avec lequel on ne plaisante pas trop. « Nous utilisons uniquement du cognac de première qualité pour aider à alimenter les flames. » Et par là même, doit-on voir un acte politique ? 

 

Du tout, pas plus qu’une attaque contre le capitalisme, une satire de l’édition ou rien de cela. « Le but n’est pas du tout de dire ou dénoncer quelque chose. Nous avons tendance à ne pas prendre trop au sérieux les règles, alors cela peut sembler satirique. » Or, c’est avant tout poétique. 

 

D’autant que leur autodafé n’a rien à voir avec l’histoire, la politique ou les systèmes de censure : c’est simplement « une manière non conventionnelle » de mettre un terme à la vie du livre. Nulle réflexion idéologique derrière cela, simplement le plaisir de capter la beauté de l’instant, et d’une nuit durant faire vivre des textes. « Nous nous efforçons de rester fidèles à une logique poétique, pas celle de la prose. »

 

L’écriture d’un livre, pour certains auteurs, est un acte qui touche à l’immortalité, même si la tentative est désabusée ou rêvée : en tant qu’éditeur insolite, Tunglið cherche surtout à débarasser les écrivains de cette illusion. « Nous réconcilions l’impermanence en faisant des choses permanentes », plaisantent-ils — et pourtant pas trop…
 

Des polars islandais en ebook, traduits par Google translate ?


« Cela pourrait sembler contradictoire. Si c’est le cas, nous sommes désolés… mais nous ne le sommes pas. Nous cherchons juste à faire des choses bien, amusantes et belles. Et de préférence, les trois en même temps. »


Oh, évidemment, Tunglið, désigne la Lune, en islandais.

 

Tunglið, une vie française grâce aux éditions Passage(s)
 

Jean-Christophe Salaün, traducteur de l’islandais, a contacté la rédaction de ActuaLitté pour indiquait qu’il avait « traduit le premier texte publié par cette maison, écrit par nul autre que Ragnar Helgi Ólafsson, l’un des fondateurs, et qui s’intitule Lettres du Bhoutan. Ce texte sera publié en septembre par les éditions Passage(s), et l’auteur nous gratifiera de sa présence au festival Les Boréales de Caen. En octobre sera également publié un recueil de nouvelles du même auteur, tout aussi délicieux ».

 

Les éditions Passage(s), sont une structure associative où Jean-Christophe Salaün dirige « un petit domaine nordique naissant », explique-t-il.

 

Le titre original du texte de Ragnar Helgi Ólafsson est Bréf frá Bútan, et fut l’une des deux premières publications de Tunglið. « Dans ce texte, Ragnar Helgi Ólafsson nous livre les fragments de lettres d’un homme en voyage au Bhoutan à sa femme restée en Islande. Le couple projetant de faire l’acquisition d’une cabane dans les montagnes, l’homme sillonne la campagne bhoutanaise en quête de ce nouveau lieu de vie. »

 

La maison Tunglið a également publié un texte d’Andri Snær Magnason, auteur notamment de LoveStar chez Zulma qui a été remarqué en France. « En dehors de cela, ce sont souvent des textes assez expérimentaux, dans toutes sortes de formats (les Lettres du Bhoutan forment un récit épistolaire, certes, mais à sens unique et composé exclusivement de fragments de lettres) », nous précise-t-il.

 

Et quand nous lui faisons remarquer que les deux fondateurs de la maison islandaise « manqueraient à l’édition s’ils n’existaient pas. Et le drame, c’est que l’édition pourrait ne pas s’en rendre compte », Jean-Christophe Salaün approuve. « Ce sont des créateurs précieux. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai voulu faire publier le texte de Ragnar en France. Car en plus d’être un artiste d’une grande singularité, c’est un excellent écrivain qui sait trouver les mots justes et faire naître des ambiances et des personnages en une poignée de phrases. »
 

 

 

via Guardian