Italie : insurrection de l'édition indépendante, on rejoue David contre Goliath

Nicolas Gary - 29.07.2016

Edition - International - Italie éditeurs schisme - éditeurs indépendants AIE - Salon livre Milan Turin


Cette semaine, l’association des éditeurs italiens a voté en faveur de la création d’une nouvelle foire du livre, à Milan. Une manifestation qui viendra concurrence celle de Turin, pourtant historique, mais qui ne donnait plus satisfaction à l’ensemble de la profession. Pourtant, la décision controversée du Conseil général de l’association a fait l’effet d’une bombe. L’industrie du livre en Italie vit une crise sans précédent et nombre de maisons indépendantes ont décidé de quitter l’organisation. 

 

udito di Cattelan

L.O.V.E de Maurizio Cattelan, sculpture posée devant la bourse de Milan

Michele M.F., CC BY SA 2.0

 

 

 

Ils s’appellent add editore, Edizioni e/o, Iperborea, LiberAria Editrice, Lindau, Minimum fax, Nottetempo, Nutrimenti, SUR et 66thand2nd, et tous ont signé un courrier adressé au président de l’Associzione italiana degli editori, Federico Motta. « La manière dont a été traitée l’affaire du Salon du livre a créé un fort mécontentement auprès de nombreux éditeurs indépendants. » 

 

Au terme du vote, il a en effet résulté la création d’une société qui aurait pour mission de multiplier les événements littéraires dans le pays, une erreur aux yeux des signataires. Selon eux, opposer l’idée d’une multitude de manifestations au grand événement qu’est Turin est un choix raté. Mais surtout « ce qui nous a laissés perplexes est la manière dont la décision a été prise, sans une consultation sérieuse, réelle et approfondie de tous les partenaires ».

 

Et de poursuivre : « Nous ne nous reconnaissons plus dans l’orientation de l’Association ni dans sa manière de se définir, bref, nous ne nous y sentons plus représentés et donnons donc, avec effet immédiat, notre démission. » Les maisons signataires gardent espoir toutefois que le président Motta « reconsidérera ses positions et attitudes » et que l’AIE deviendra un organe véritablement représentatif de la diversité éditoriale italienne, « le sujet nous importe tout particulièrement ».

 

Une bombe dans le secteur de l’édition

 

La réponse des instances n’a pas vraiment tardé : le président Federico Motta fut l’un des plus ardents défenseurs de la création d’une manifestation alternative à Turin. Au cours des derniers mois, il avait mené la fronde, motivé d’autres éditeurs à rejoindre son projet, et rencontré le ministre de la Culture, Dario Franceschini, pour le convaincre. Le timing n’était pas des plus efficaces : le gouvernement venait juste d’annoncer qu’il s’investirait plus profondément dans le Salon de Turin, pour lui apporter plus de financements et d’importance.

 

Même si tout le secteur était au courant, le fait que des arrestations soient intervenues voilà deux semaines chez la société organisatrices du Salon de Turin jouait en faveur de Federico Motta. Délit d’initié, entente, détournement de fonds... les accusations ne sont guère reluisantes, et entachent un peu plus l’image de la manifestation. 

 

En somme, Motta pouvait toujours arguer qu’il défendait un renouveau, dans l’intérêt de tous. Mais la démission de plusieurs éditeurs indépendants de premier plan en Italie devient plus problématique.

 

La meilleure défense reste l’attaque : à l’assaut

 

« Ce sont des collègues avec lesquels nous avons partagé de nombreuses idées et activités, mais aujourd’hui, ils rendent un jugement sans connaître les détails du projet », riposte donc Féderico Motta dans un communiqué. C’est qu’il faut défendre à tout prix le projet monté avec la joint venture Fiera Milano, qui doit aboutir à de grands projets nationaux. Outre la création d’un Salon du livre à Milan, il est également question de plusieurs autres foires commerciales du livre, sur l’ensemble du territoire, et de la promotion globale du livre et de la lecture.

 

Et de rappeler que l’association a des représentants élus par les associés, qui prennent des décisions... dans la défense des intérêts mêmes de l’association. « L’AIE représente les intérêts des éditeurs, de tous », poursuit Motta. Et le vote organisé par le Conseil général de l’association était parfaitement démocratique, souligne-t-il. « C’est d’autant plus regrettable qu’avec le projet Milan, nous ne souhaitons rien faire d’autre que de reproduire le modèle “Plus de livres, Plus libres”, la Foire nationale de la petite et moyenne édition que l’AIE organise et soutient depuis 15 années justement pour valoriser l’édition indépendante, et à laquelle participent des éditeurs associés et non associés, avec le sentiment d’être chez eux. »

 

Il conclut en invitant chacun à laisser passer l’été, et de revenir en septembre avec les idées plus fraîches, et éventuellement, le sens de la négociation. Mais l’histoire n’est pas finie.

 

La bataille de la communication, ou David, Goliath et les autres

 

La maison MInimum Fax rappelle « que la diversité de l’offre éditoriale est la véritable pierre angulaire sur laquelle repose l’ensemble du système ». Et la maison réaffirme son opposition définitive à un projet qui se dresse « contre » celui de Turin. « Parce que, au-delà des moyens alloués, nous aurions préféré une décision qui soit “en faveur” de la lecture, du public, des lecteurs et de ceux qui n’ont pas encore découvert les plaisirs de tourner des pages. »

 

Avec l’ensemble des éditeurs indépendants signataires, le Salon de Turin pourra jouir de nouveaux soutiens, certes financièrement moins importants, mais décidés à « parier sur une nouvelle formule maintenant nécessaire [...] une nouvelle approche qui repose sur les livres, et non sur le commerce, sur le contenu et la richesse des idées et par-dessus tout, sur les besoins des lecteurs, des bibliothèques, des librairies et des écoles ». 

 

Nottetempo n’en dit pas moins : « Nous trouvons totalement inacceptable la décision du conseil de l’association de boycotter l’événement italien le plus important dédié à la lecture et au livre, et le manque de volonté de trouver des solutions communes. »

 

En 2019, l’AIE fêtera ses 250 ans, et peut d’ores et déjà partir sur un bilan factuel : durant le vote pour la création d’une nouvelle manifestation, sur 37 conseilles votants, seuls 32 ont voté. 17 étaient favorables au projet, 7 opposés et 8 se sont abstenus. 

 

Et pour l’heure, c’est toute l’interprofession qui pâtit de ce que les grands groupes ont choisi de mettre en place. Parce que Milan reste avant tout le siège de la maison Mondadori, qui, avec le rachat des maisons de RCS Libri (à l’exception de Marsilio et Bompiani), est devenu le premier groupe du pays. L’édition avait déjà réclamé toute la vigilance de l’autorité de la concurrence : manifestement, cette dernière n’avait pas vu ce coup venir.