Italie : “L’industrie paye le manque de coordination et d’efficacité de tout le secteur”

Nicolas Gary - 11.10.2016

Edition - International - Milan Turin salon livres - Foire livre Turin éditeurs - AIE Fabbrica Libro


ENTRETIEN — La création du Salon du livre à Milan, Tempo di Libri, a suscité de vives réactions. Entre la concurrence directe exercée sur Turin, manifestation historique, et véritable schisme dans l’édition italienne, l’événement perturbe. Francesca Mancini, cofondatrice de la maison Add Editore revient avec nous sur cette situation.

 

 

 

Add Editore est une petite maison indépendante de Turin, qui a choisi d’apporter son plein soutien à la Foire du livre de Turin, et compte par ailleurs parmi les maisons qui ont choisi de quitter l’AIE, Associazione italiana editori, principale organisation représentative des éditeurs.

 

 

ActuaLitté : Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé au cours des derniers mois dans l’industrie du livre, en Italie ?

 

Francesca Mancini : L’industrie italienne paye aujourd’hui le manque de coordination et d’efficacité de l’ensemble des acteurs du secteur (éditeurs, libraires, bibliothécaires, etc.) et d’une partie des institutions, à torts partagés. La question de la Foire du livre est liée à deux aspects : d’une part, une gestion financière de l’événement trop peu prudente, particulièrement préjudiciable pour les éditeurs. Et de l’autre, l’intention de monter une foire commerciale importante, comme celle de Milan, qui, cherchant à remplir sa programmation, a trouvé un allié dans la principale association des éditeurs italiens.

  

ActuaLitté : Qu’adviendra-t-il de cette concurrence entre Turin et Milan ? Cela se concrétisera par une opposition entre les groupes éditoriaux et les éditeurs indépendants ?

 

Francesca Mancini : Il semble qu’il y aura deux foires dans le même mois, avec la présence des mêmes éditeurs. Les grands groupes iront à Milan, et évalueront l’intérêt de se rendre à Turin. Chez les indépendants, certains choisissent uniquement Turin, parce qu’ils croient en un salon de qualité, qui a toujours apporté la visibilité et de bons résultats commerciaux. Il y a de grands éditeurs indépendants susceptibles de prendre part aux deux événements, mais les préoccupations sont nombreuses.

 

ActuaLitté : Quels sont les atouts et les faiblesses dont va bénéficier Milan ?

 

Francesca Mancini : Son point fort : la vitesse de la machine organisationnelle. Ses faiblesses : l’endroit se trouve à 25 minutes en métro du centre-ville de Milan, dont il sera difficile de créer un événement culturel vivant, comme celui de Turin.

 

Milan n’organisera pas pour 2017 la Foire internationale du livre, et cela limitera l’afflux d’éditeurs étrangers. Difficile aussi d’imaginer l’implication, dans un programme culturel, des expériences liées au livre, qui n’ont pas de résultats commerciaux.

 

ActuaLitté : Et qu’en est-il de Turin alors ?

 

Francesca Mancini : Avec 30 années d’expérience, Turin jouit d’une reconnaissance pour sa qualité culturelle en Italie et à l’étranger, avec la participation de maisons petites et moyennes. Le renforcement de la manifestation [prévu avec les ministères de la Culture et de l’Éducation, NdR] et donc du caractère international de l’événement, de même que la participation de la ville et des acteurs culturels (musées, théâtres, librairies, bibliothèques : tout cela met en valeur de fortes expériences de lecture dans le pays.

 

La belle programmation pour les enfants et les adolescents, qui sont impliqués tout le long de l’année, voit son apogée avec le Salon. Le soutien des ministères, de la Culture et de l’éducation, des autorités municipales et régionales joue également en sa faveur.

 

Mais sa faiblesse réside dans le manque de réactivité des organisateurs – ce qui est l’autre facette de l’implication des institutions.

 

 

 

ActuaLitté : Que pensez-vous des positions prises par le ministre de la Culture, Dario Franceschini, durant les négociations ?

 

Francesca Mancini : Le ministre a envisagé, à juste titre, la possibilité de mener un unique projet – chose cependant très complexe à imaginer. Mais Fiera Milano et l’AIE n’ont même pas attendu la deuxième réunion prévue pour annoncer qu’il feraient une Foire dont la date est très proche de celle de Turin. ?

 

ActuaLitté : L’Alliance internationale des éditeurs indépendants craignait pour la bibliodiversité en Italie : quelles sont les menaces qui pèsent, avec la coexistence de ces deux salons ?

 

Francesca Mancini : Évidemment : le Salon du livre de Turin a garanti, à chacune de ses éditions, la visibilité de tous les éditeurs. Pour les nouveaux entrants, il a servi de tuteur, parce qu’il est né d’éditeurs avec une plus grande expérience, avec des ateliers justement organisés dans le but de partager.

 

ActuaLitté : Pourquoi, selon vous, l’AIE a-t-elle décidé de lancer cette Foire ? Que peuvent attendre les éditeurs dans les prochains mois ?

 

Francesca Mancini : Ils l’ont réalisée parce que, par le passé, ils n’ont pas trouvé assez de place dans l’organisation de Turin. Et certainement parce qu’on leur proposé un accord intéressant. En revanche, je crois que toute tentative de médiation, même venant de certains grands éditeurs, a échoué...