NO TAV : le procureur réclame huit mois de prison contre Erri De Luca

Nicolas Gary - 21.09.2015

Edition - Justice - Erri de Luca - Italie train - procureur prison


La sentence est presque tombée pour l’écrivain italien Erri De Luca : le procureur de Turin, dans son plaidoyer, a réclamé une peine de prison de 8 mois pour son engagement contre la ligne de train à grande vitesse. « Ses paroles ont un poids déterminant sur le mouvement NO TAV », a-t-il expliqué, non sans avoir abondamment puisé, dans la littérature... de quoi confondre l’accusé.

 

Erri de Luca

Erri De Luca - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Erri De Luca s’est engagé contre la création de la ligne Lyon-Turin, destinée à relier par le rail les deux pays. La ligne TVA, pour Treno Alta Velocità, a ainsi fait l’objet d’un mouvement de contestation, dont De Luca est devenu le porte-parole. Accusé d’incitation au sabotage, il ne s’en était pas défendu : « Le verbe saboter a beaucoup de sens. Et personne ne peut, même pas un juge, m’empêcher d’employer ce verbe », répondait De Luca en mars dernier. 

 

Porté par ses déclarations, NO TAV a pris de l’ampleur, au niveau national, et plusieurs intellectuels italiens ont rejoint l’écrivain dans son combat. « Le verbe saboter est noble ! Gandhi lui-même l’a utilisé », poursuivait De Luca. 

 

« Le projet du TAV dans le Val de Susa provoque des dommages catastrophiques pour l’air, l’eau, le sol, et la santé publique de cette terre, et il est aussi grotesquement inutile. » Erri De Luca, février 2014

 

Lorsque le procès a pris forme, l’écrivain n’a pas cherché à échapper à ses détracteurs : « Une opinion n’est pas négociable, c’est un droit indiscutable », assurait-il. Et devant le procureur, ce 20 septembre, il n’a pas frémi. L’acte d’accusation est bien celui d’incitation à perpétrer un crime ou délit, et Antonio Rinaudo s’est abrité derrière Primo Levi pour rappeler à De Luca le sens des responsabilités.

 

« Nous avons une responsabilité aussi longtemps que nous vivons. Nous devons prendre la responsabilité de ce que nous écrivons, mot pour mot, et faire en sorte que chaque parole atteigne sa cible. » Des propos de Levi, qui serviraient donc à accuser plus fortement encore l’écrivain, mais ce dernier ne s’est jamais défendu, pas plus qu’il n’a tenté de se dédouaner de ce qu’il avait dit. 

 

Voilà comment le ministère public aura tenté de convaincre l’auditoire que la peine de 8 mois de prison se justifie. Selon l’article 508 du Code pénal, la définition du sabotage fait bien écho au comportement de l’écrivain. 

 

Vandalisme et sabotage, un autre langage

 

Et de poursuivre que « les mots ne sont pas prononcés par n’importe qui. Lorsque M. De Luca s’exprime, ses propos ont une influence décisive ». Raison supplémentaire pour que se taise celui qui incarne aujourd’hui le mouvement de protestation contre cette ligne à grande vitesse. 

 

Présent à l’audience, Erri De Luca verra son sort tranché dans quelques jours. Un bras de fer entre la liberté d’expression et l’incitation au crime qui se soldera dans les tribunaux italiens, par une défaite, dans les deux cas. Les défenseurs de De Luca attendent la décision avec impatience, alors que l’opinion publique est particulièrement divisée sur ce sujet. (via La Stampa)

 

Pendant ce temps, à l’extérieur du tribunal, son dernier ouvrage, La parola contraria, (La parole contraire, chez Gallimard) est distribué gratuitement par ses partisans. Un livre qui tente d’expliquer comment et combien il importerait de se comprendre. Jamais il n’a professé le recours à des cocktails Molotov pour détruire le chemin de fer. Mais le recours « au sabotage et au vandalisme est nécessaire pour comprendre que le TAV est nuisible », assure-t-il.

 

« Je ne suis pas un martyr, ni une victime et il ne m’est pas tombé une tuile sur la tête : je suis le témoin d’une volonté de censurer la parole », a-t-il assuré au sortir de l’audience.

 

Sur les réseaux, le soutien ne démord cependant pas : #IoStoConErri fait des émules, et les messages continuent d’affluer. 

 

 

 


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : sociologie faits...
Total pages :
Traducteur : danièle valin
ISBN : 9782070148677

La parole contraire

de Erri De Luca

Erri De Luca soutient depuis des années le combat des habitants de la vallée de Suse dans le Piémont, regroupés dans l'association NO-TAV, cherchant à empêcher la construction de la ligne TGV Lyon-Turin. La préservation de la vallée et le risque que des particules d'amiante soient diffusées suite au percement des tunnels sont au coeur du débat. Cet engagement du côté de NO-TAV mène aujourd'hui l'écrivain italien devant les tribunaux : suite à deux interviews parues dans la presse internationale pendant l'été, Erri De Luca se retrouve aujourd'hui sur le banc des accusés pour incitation au sabotage, et son procès s'ouvrira à Turin le 28 janvier prochain. La plainte contre lui a été déposée par la société française en charge des travaux. Avant la confrontation avec la justice de sons pays, l'écrivain revient ici sur ses motivations, et sur l'histoire de son engagement. Il trouve des mots justes et émouvants pour parler de la responsabilité de l'écrivain dans le débat public, et pour évoquer le rôle que d'autres livres et d'autres écrivains ont joué dans sa propre vie. Il précise également l'enjeu écologique à proprement parler en résumant les faits, mais il avance surtout une réflexion très percutante sur la liberté d'expression et l'importance de ce qu'il appelle la parole contraire dans toutes les sociétés aujourd'hui. Erri De Luca risque entre un et cinq ans de prison. La publication de ce pamphlet à la veille du procès par tous ses éditeurs européens intervient donc un contexte très particulier, mais à la lecture du texte, on est frappé une fois de plus par la manière si singulière que possède Erri de Luca d'appréhender le réel, de s'en approcher par une poésie qui n'appartient qu'à lui.

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