Italie : une maison d'édition portée par Umberto Eco et Elisabetta Sgarbi

Nicolas Gary - 24.11.2015

Edition - International - Elisabetta Sgarbi - Umberto Eco - Italie éditeur


Toute l’édition italienne avait les yeux rivés sur l’annonce tant attendue. Elisabetta Sgarbi, ancienne directrice de la maison d’édition Bompiani, filiale de RCS Libri, a posé sa démission avec le reste de son équipe. Elle se lance dans une autre et nouvelle aventure : la création d’une maison indépendante, La Nave di Teseo (le navire de Thésée), qui comptera parmi ses membres, Umberto Eco.

 

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Thésée affrontant le Minotaure - Marie-Lan Nguyen CC BY 2.5 

 

 

Depuis que le rachat du groupe RCS Libri par Mondadori a été acté, et, en attendant que l’autorité de la concurrence donne ou non son aval, l’acquisition reste très controversée. Umberto Eco fut l’un des premiers à manifester son mécontentement, soutenu par d’autres auteurs, qui dénonçaient cet achat. Elisabetta Sgarbi, patronne de Bompiani, avait laissé entendre qu’elle ne resterait pas dans ce futur groupe, affublé du sobriquet de Mondazzoli – contraction de Mondadori et Rizzoli, autre maison emblématique du groupe RCS.

 

Toujours le même, jamais le même

 

Mieux : Elisabetta Sgarbi s’apprêtait à créer une maison d’édition indépendante, selon quelques fuites, qui ont été officialisées hier. Le 16 novembre, Elisabetta Sgarbi et les éditeurs Andreose Mario et Eugenio Lio ont ainsi démissionné pour se lancer ensemble dans cette création d'entreprise. La Nave di Teseo est présentée avec une référence directe à Plutarque et ses Vies parallèles, Thésée, 23,1 : 

 

Le vaisseau sur lequel Thésée s'était embarqué avec les autres jeunes gens, et qu'il ramena heureusement à Athènes, était une galère à trente rames, que les Athéniens conservèrent jusqu'au temps de Démétrios de Phalère. Ils en ôtaient les vieilles pièces, à mesure qu'elles se gâtaient, et les remplaçaient par des neuves qu'ils joignaient solidement aux anciennes. Aussi les philosophes, en disputant sur ce genre de sophisme qu'ils appellent croissant, citent ce vaisseau comme un exemple de doute, et soutiennent les uns que c'était toujours le même, les autres que c'était un vaisseau différent. (via NimisPauci)

 

 

« L’image et le symbole, c’est signé Umberto Eco », nous assure Jean-Claude Fasquelle, ancien directeur général des éditions Grasset-Fasquelle. Avec son épouse, il comptera parmi les financeurs de cette nouvelle société. Nombre d’écrivains auparavant chez Bompiani se retrouveront ainsi dans La Nave di Teseo.

 

La maison sera orientée vers la fiction, la non-fiction et la poésie, tout en associant les nouvelles voies de l’écriture italienne et ses classiques. « Tout cela est arrivé parce que nous sommes des amis très proches, depuis longtemps. La maison aura une très bonne équipe éditoriale, qui fonctionnera comme j’ai toujours voulu le faire dans mon métier », poursuit Jean-Claude Fasquelle. 

 

Elisabetta Sgarbi n’a jamais caché son hostilité au rachat du groupe RCS Libri, par MOndadori que possède la famille Berlusconi. En février dernier, elle voyait ce rachat comme un « tremblement de terre » qui se profilait. « Quelle sera l’identité des maisons d’édition, et comment les écrivains réagiront ? Et les agents littéraires ? », lançait-elle.

 

C’est que le regroupement Mondazzoli représentera 40 % du chiffre d’affaires de l’édition italienne. « Les craintes que manifestait Eco, ce sont visiblement une dimension et une vision italiennes des choses. La dimension politique de l’édition, nous n’avons vécu cela en France », indique Jean-Claude Fasquelle. 

 

"Nous sommes fous"

 

Selon lui, cette absorption de RCS Libri « va dans le sens de l’histoire, que l’on apprécie ou non. J’approuve totalement l’initiative d’Elisabetta, mais je n’ai jamais été, dans mon parcours, contre le fait de travailler étroitement avec des groupes. J’ai toujours travaillé avec un groupe, et je n’ai jamais eu de pression pour publier ou non un livre. Ils peuvent représenter des moyens pour maintenir un rôle important aux maisons d’édition. » Et d’évoquer l’affrontement de Hachette Book Group, contre Amazon. « Ni Elisabetta ni moi n’aurions eu le poids pour mener ces discussions. »

 

Âgé de 85 ans, il conclut dans un rire : « Je n’ai plus tout à fait l’âge pour faire ce genre de choses. Mais pour une belle aventure, on se laisse séduire. Et c’est une magnifique aventure ! » Quant à l’implication de son épouse, Nicky, « c’est ensemble que nous avons repris le Magazine littéraire, dont elle fut l’âme. Et elle est toujours investie dans la littérature ». Jean-Claude Fasquelle a quitté Grasset en janvier 2000, pour sa part.

 

Dans La Repubblica, Umberto Eco, 83 ans  ne cache pas sa joie : « Nous sommes fous, nous disons au revoir à Mondazzoli. » Et pourquoi s'engager dans cette "galère", quand bien même ce serait celle de Thésée ? « Parce que ce projet est la seule alternative à la Settimana Enigmistica, le seul vrai remède contre la maladie d’Alzheimer. » Une référence au périodique italien qui propose des mots croisés et autres sports cérébraux. Pas très enthousiasmant, en effet.

 

Les premiers ouvrages de La Nave di Teseo sortiront en mai 2016. Parmi les auteurs, on trouvera Umberto Eco, Sandro Veronesi, Furio Colombo, Edoardo Nesi, Sergio Claudio Perroni. Mais également des noms comme Tahar Ben Jelloun, Pietrangelo Buttafuoco, Mauro Covacich, Michael Cunningham. « Nous avons décidé d’être une entreprise avec, seulement, des éditeurs et des auteurs. Les auteurs investissent, et les éditeurs font de même », poursuit Elisabetta Sgarbi dans un communiqué.