"J'ai un voisin. Un seul." - Peter Heller, La constellation du chien

Nicolas Gary - 21.05.2013

Edition - Les maisons - Peter Heller - La constellation du lion - publication d'extraits


Toute la semaine, c'est le roman de Peter Heller, La constellation du chien, qui accompagnera les publications de ActuaLitté. Seront en effet diffusés chaque jour des extraits de cet ouvrage, paru aux Editions Actes Sud.

 

J'ai un voisin. Un seul. Nous deux sur un aérodrome de campagne à quelques kilomètres des montagnes. Un terrain de préparation au brevet où ils ont construit quelques maisons pour ceux qui n'arrivaient pas à dormir loin de leur petit avion, comme les golfeurs qui passent leur vie sur un golf. Bangley, c'est le nom ins- crit sur les papiers de son vieux pick-up qui ne roule désormais plus. Bruce Bangley. Je les ai déterrés de la boîte à gants alors que je cherchais un manomètre que je puisse garder avec moi dans la Bête.

 

Une adresse à Wheat Ridge. Mais je ne l'appelle jamais par son nom, à quoi bon, on n'est que tous les deux. Rien que nous sur un rayon d'au moins treize kilomètres ce qui représente la distance de plaine jusqu'à la lisière des bois de genévriers au pied de la montagne. Je m'en tiens à : Hé ho.

 

Au-dessus des genévriers, des taillis de chênes et ensuite de la forêt noire. Enfin, brune. Tuée par les coléoptères, achevée par la sécheresse. Beau- coup d'arbres morts s'y dressent à présent et se balancent comme mille squelettes, soupirant comme mille fantômes, mais pas tous. Il y a des parcelles d'arbres verts, et je suis leur plus grand fan. Je les encourage depuis la plaine. Allez allez allez poussez poussez poussez !

 

Peter Heller

La constellation du chien

Roman traduit de l'anglais

(Etats-Unis) par Céline Leroy

C'est notre chant de résistance. Je le hurle par la vitre quand je les survole à basse altitude. Ces parcelles verdoyantes s'étendent d'année en année. La vie est tenace si on lui montre ne serait-ce qu'un peu de soutien. Je jurerais qu'ils m'entendent. Ils me saluent, agitent d'avant en arrière ces bras feuillus qui pendent bas le long de leur tronc, ils me rappellent ces femmes en kimono. À pas minuscules ou en surplace, mouvement des mains mouvantes le long du corps.

 

Je monte là-haut à pied quand je peux. Vers les bois plus verts. Bizarre de dire ça : c'est pas que je manque de créneaux libres dans mon emploi du temps. J'y grimpe pour respirer. L'air différent. C'est dangereux, une montée d'adrénaline dont je pourrais me passer. J'y ai vu les empreintes d'un élan. Pas si anciennes. S'il y a encore des élans. Bangley dit que c'est impossible. Impossible, mais. Pas vu un seul. Vu beaucoup de chevreuils. J'emporte le calibre .308, je tire une biche et la rapporte, sa dépouille au fond d'un kayak dont j'ai scié la plateforme pour en faire un traîneau. Mon traîneau vert. Les cervidés ont résisté comme les lapins et les rats. Le brome des toits a résisté, j'imagine que ça suffit.

 

Avant une ascension, je survole deux fois la zone. Une fois le jour, une fois la nuit avec les lunettes de vision nocturne. Les lunettes sont efficaces pour voir dans la forêt si elle n'est pas trop dense. Les humains font des ombres vertes qui palpitent, même endor- mis. C'est toujours mieux de vérifier. Puis je fais une boucle par le sud et l'est et je reviens par le nord.

 

Cinquante kilomètres, au moins un jour de marche pour un voyageur. Un espace entièrement dégagé, un espace de plaines d'armoise de hautes herbes de rabbitbrush et de vieilles fermes. Les cercles bruns des champs pareils à l'empreinte d'une béquille fondue dans la prairie. Haies et brise-vent, la moitié des arbres rompus, renversés par le vent, quelques-uns encore verts grâce à une infiltration ou à la proxi- mité d'un cours d'eau. Ensuite je raconte tout à Bangley.

 

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