Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

"J'y crois pas Miss Daisy, t'écoutes encore David Oistrakh ?"

Cécile Mazin - 01.07.2013

Edition - Les maisons - finance - polar - banques


Dans la série des thrillers qui pourront vous accompagner cet été, ActuaLitté vous propose de retrouver les extraits d'un ouvrage paru aux éditions Albin Michel. Ici, on parle de banque d'affaires, d'héritage et de destins qui doivent encore s'écrire. Zalbac Brothers est le premier roman de Karel de la Renaudière, directeur d'une grande banque internationale. Entre finance et pouvoir, le thriller ne manque pas de rebondissements...

 

 

La limousine avance au pas, le long de Park Avenue rendue déserte par le froid et la neige. Soufflés par les bourrasques, les flocons volent au-dessus de Manhattan. Jean Demester colle sa tête au pare-brise. Les mains agrippées au volant, il s'énerve. Une soirée sans clients, c'est une soirée sans pourboires. Le couple de Texans qu'il devait conduire à l'Apollo Theater a finalement renoncé à sortir de l'hôtel. Le Français fait ses calculs : même avec ce qu'il a empoché hier, il n'a toujours pas de quoi rembourser sa part du loyer. Encore une journée gâchée ! La buée obscurcit son champ de vision. Il se met à jurer.

 

– Il ne manquerait plus qu'elle tombe en rade !

 

À cet instant, une Maybach bleu et marron glacé surgit de la 66e au ralenti. Son apparition dans un halo de lumière a quelque chose de fantomatique. Jean freine brusquement. La vieille Cadillac se met en travers de l'avenue, avant de s'immobiliser à quelques centimètres de la luxueuse berline bicolore. Il ouvre la portière et sort de la limousine comme un diable de sa boîte. Il s'approche en invectivant son homologue à casquette, qui le regarde, impassible.

 

– Mais où t'as trouvé ton permis, toi ?
– I beg your pardon ?
– Ça va, ça va... Laisse tomber.
Soudain, la vitre arrière gauche commence à s'abaisser. Un visage sévère apparaît. Ses cheveux gris et courts sont impeccablement plaqués, le sexagénaire porte un manteau en alpaga de bonne coupe.

 

– J'y crois pas Miss Daisy, t'écoutes encore David Oistrakh ? assène le jeune homme, tandis que le concerto pour violon et orchestre de Tchaïkovski s'échappe des haut-parleurs encastrés dans les portières.

L'homme le dévisage, l'air surpris. Contre toute attente, il parle français. Avec un fort accent américain, mais français.

– Je vois. Quel violon vous conviendrait ? demande-t‐il en esquissant un sourire.

Jean hésite.
– Je sais pas, j'aime bien Heifetz.
En voilà un qu'il ne connaîtra pas...
– Heifetz... C'est banal ! Pourquoi pas Menuhin, hein ?
– Menuhin...
Encore mieux ! Il est coriace.
– Auer, maybe ?
Le regard du passager de la berline est à la fois inquisiteur et bienveillant, comme s'il prenait un plaisir certain à ce petit jeu.

 

Le jeune homme sursaute, soudain piqué au vif.

– Vous foutez pas de moi ! There is no Auer recording, pas d'enregistrement d'Auer ! Vous me prenez pour un débutant ?

Le visage de son interlocuteur se fend d'un large sourire.

– Et pourquoi ?

– Auer n'a jamais enregistré le concerto parce qu'il n'arrivait pas à le jouer correctement ! Trop technique. Quand on pense que Tchaïkovski l'avait écrit pour lui... quel gâchis ! Bon, c'est pas que je m'ennuie, mais...

– Attendez...

 

Jean recule de quelques pas, en esquissant un geste agacé. L'homme au manteau d'alpaga descend complètement la vitre, penche la tête et lance un peu plus fort :

– Dites-moi mon garçon, vous êtes musicien ?
Le jeune homme s'immobilise et se tasse un peu.
– Oui, exactement, et chauffeur sur mon temps libre !
Le type prend un air contrit, comme s'il regrettait d'avoir posé la question. Jean se sent obligé de préciser :

– Enfin... j'ai fait des études en France, mais c'est loin tout ça. J'aurais mieux fait d'écouter les cours plutôt que la musique.

– Des études ? Quel genre ?
– Maths et finances... Ça vous étonne ?
Le client se met à rire.
– Rien ne m'étonne plus depuis longtemps... Voici ma carte. Appelez ma secrétaire et venez lundi matin. Mon bureau a de bien meilleures enceintes que la voiture.

 

Jean a juste le temps d'attraper le bristol, tandis que la vitre fumée se referme et que la Maybach démarre brusquement. En partant, le chauffeur lui adresse un doigt d'honneur. Le jeune homme reste debout, interloqué. Sur la carte de visite, un nom, un titre et un blason doré.

 

Quel drôle de garçon, songe Bruce Zalbac, alors que la Maybach s'enfonce silencieusement dans la nuit. Jean ne le sait pas encore, mais sur ce bout de carton, c'est le destin qui s'inscrit en filigrane.