Jackie Pigeaud : “On ne peut pas prendre l’histoire en chemin”

La rédaction - 22.11.2016

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Philologue, humaniste, spécialiste de langues anciennes, Jackie Pigeaud est décédé à l’âge de 79 ans, ce 13 novembre, à son domicile non loin de Nantes. Il travaillait dans l’université de la ville, avec une chaire de philologie et de littérature latine. Cicéron, Lucrèce ou encore Virgile étaient parmi ses auteurs favoris...

 

Jackie Pigeaud vu par Philippe Heuzé. Philippe Heuzé/DR, Author provided

 

 

Humanisme et mélancolie : hommage à Jackie Pigeaud

Baldine Saint Girons, Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Université Paris Lumières

 

Les temps sont à la mélancolie : non seulement à la tristesse, mais à une humeur sombre et douloureuse, qui nous fait douter de tout et, en particulier, de notre aptitude à partager et à transmettre la foi dans la parole donnée, le goût de la justice, la propension à la générosité. Quatre jours après l’élection de Donald Trump, le jour même de la commémoration des attentats du 13 novembre, voici que, par une simple coïncidence de date ou bien par un hommage tacite rendu à notre belle jeunesse victimisée, Jackie Pigeaud vient de disparaître.

 

« Le déluge des textes et l’hôpital.. »

 

Helléniste et latiniste hors pair, il avait inventé une véritable « poétique » de la mélancolie et fondé une nouvelle science qui n’était ni l’histoire de la médecine, ni l’histoire de la philosophie, mais l’exploration systématique de ce « quelque chose » qui naît de leur rencontre, à la fois expérience, savoir et forme de rêverie.

 

On a tendance aujourd’hui à critiquer l’humanisme sans bien le connaître, en lui reprochant son prétendu optimisme, fondé sur un tout aussi problématique idéalisme. C’est oublier que les studia humaniora sont « plus humaines » que d’autres sciences auxquelles on les compare de par leur attention à la souffrance immémoriale du monde qui nous dépasse et finit par nous briser.

 

De surcroît, l’humanisme pour Jackie Pigeaud ne consistait pas seulement à s’intéresser aux modes d’expression littéraires, artistiques et philosophiques du mal-être, depuis l’antiquité. Il lui fallait porter son enquête sur ses symptômes les plus concrets de cette souffrance, sur leur étiologie et sur leurs modes de traitement. Mais rendre compte du donné, de la singularité des drames intimes, obligeait à enlacer les histoires singulières à une histoire générale. Il lui fallait réhabiliter la haute figure du médecin, montrer l’existence d’une psychopathologie antique, étudier les impacts de la psychiatrie, de la psychanalyse. « Accepter à la fois le déluge des textes et l’hôpital », disait-il plaisamment.

 

Un corps et une âme à la fois

 

Le grand-œuvre de Jackie Pigeaud consiste à replacer la mélancolie à la fois dans notre culture (toujours agissante, mais difficile à approprier) et dans notre corps propre (dans la profondeur de nos viscères dont il nous faut découvrir les moyens saisissants d’expression). Qu’est-ce qui fait la singularité, l’étrangeté de la mélancolie ? Son instabilité foncière et sa capacité de déplacement, d’une part, et, d’autre part, son aptitude à faire de l’un.

 

Jackie Pigeaud vu par Philippe Heuze vers 1960. Philippe Heuzé/DR, Author provided

 

Si la mélancolie diffère de toutes les autres maladies, c’est qu’elle soulève le problème du rapport entre la souffrance et son sens, entre le monisme et le dualisme, entre l’être un et l’être deux. Comment pouvons-nous être à la fois une âme et un corps ? Comment notre souffrance nous fait-elle circuler entre le physique et le moral et révèle-t-elle leur unité ? Le mélancolique pose le problème de la synthèse.

 

Remarquons que le miroir l’intéresse peu. Il s’oppose en cela à Narcisse qui s’enchante de découvrir dans un miroir d’eau quelqu’un ou quelque chose à aimer :

 

« Ce qu’il voit, il l’ignore ; mais ce qu’il voit le brûle », écrit Ovide. Narcisse est tout dehors : il est « absolument extraviscéral » ; le mélancolique, lui, est tout dedans : il est « absolument viscéral. » Narcisse survalorise les images et pense d’où il voit ; le mélancolique néantise les images et « pense d’où il sent » (De la mélancolie, chap. II, Paris, Dilecta, 2005). L’un tend à réduire le monde à une vitrine et meurt de ne rien savoir de son intérieur ; l’autre tend à faire du monde une prison et méconnaît sa façade. Mais tous deux créent de l’unité. Unité troublante, tentante.

 

Un rôle de muse

 

Recherchons donc avec Jackie Pigeaud les aspects les plus créatifs de la mélancolie. La mélancolie réussit à « mettre ensemble » des souffrances qui semblent relever de principes différents. Elle nous découvre que « la maladie de l’âme » dont la philosophie s’est assigné l’étude n’est pas isolable de la maladie du corps qui relève pourtant historiquement de la médecine. Elle nous apprend que la pathologie entretient une relation – incertaine et obscure, mais fondamentale – avec la créativité, que l’expression poétique (et spécialement la métaphore) présente d’étonnantes analogies avec le symptôme.

 

Il semble que, dans les meilleurs des cas, la mélancolie puisse devenir génialisante et jouer le rôle de muse. Déjà, dans sa Poétique, Aristote avait déclaré que la poésie appartenait à « l’être bien doué de nature ou au fou », c’est-à-dire à l’homme dont la nature est heureusement plastique ou bien à l’aliéné qui ne se possède pas lui-même. Or, ces deux types d’homme – le normal et le fou – sont mis sur le même plan dans le Problème XXX-1 du Pseudo-Aristote, traduit et commenté par Jackie Pigeaud sous le titre L’homme de génie et la mélancolie. Si l’être bien doué et le fou ne deviennent poètes qu’à proportion de leur capacité d’altérisation, faut-il alors dire qu’« on n’est profondément soi-même et créateur qu’en devenant autre » ?

Je crois encore entendre Jackie Pigeaud se moquer des pédants, lors d’un de nos vingt-deux Entretiens annuels de La Garenne-Lemot : « Dire qu’il y a une fonction poétique du langage, ce n’est rien dire. » Rien ne valait pour lui la poésie, la vraie, celle qui suppose une certaine force d’abdication et de reprise, dont peu d’entre nous sont capables.

 

Instruments de résistance

 

Un autre écrit d’Aristote (La Divination dans le sommeil) démontre l’affinité entre la mélancolie et la poésie, en comparant la métaphore à un tir de loin, auquel le mélancolique réussit, non pas en percevant sa cible, mais à cause de sa force, celle qu’il tient de la bile noire : « Il n’existe pas de point de vue d’où saisir le paysage, d’où percevoir la cible, d’où la désigner. Il faut tirer et pour cela avoir la force de le faire. » On songe au combat de l’archer contre lui-même en Extrême-Orient. L’important n’est ni la cible, ni l’arc, ni la flèche, ni le moi : « Le besoin de séparer n’existe plus » et tout se fait comme de soi-même (Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, p. 107).

 

Venus de Capoue pour La maladie de l’âme, par Philippe Heuzé. Philippe Heuzé/DR, Author provided

 

Comment utiliser l’art, la philosophie, la science pour faire de notre mélancolie une source d’invention et de création, pour contrebalancer les pressions qui transforment nos hommes politiques en fondés de pouvoir des groupes financiers les plus puissants ? Seul un pouvoir s’oppose à un pouvoir. Il ne faut pas chercher une distraction dans la pratique des arts et des sciences, ni non plus les seuls bénéfices de l’exercice d’un métier : il faut les transformer en instruments de résistance. Et pour cela, y trouver à la fois une méthodologie et des contenus.

 

Jackie Pigeaud nous le disait et répétait : « On ne peut pas prendre l’histoire en chemin. » L’histoire cumulative ne sert pas à grand-chose. L’important est de se tourner vers l’amont en choisissant de bons postes, pour reconstruire les questions, comprendre les clivages qui se sont créés, réinventer les textes, repenser les rapports qui se sont faits et défaits entre les sciences. (Voir L’Origine, XIXᵉ Entretiens de La Garenne-Lemot).

 

« La chose importante »

 

Dès sa thèse – matrice de ses travaux et premier chef d’œuvre – La maladie de l’âme (Paris, Les Belles Lettres, 1981, 3ᵉ éd., 2006), Jackie Pigeaud nous enseigne à partir de « faits » : la partition établie par Platon entre « maladie de l’âme » et « maladie du corps », la lente découverte et appropriation du corps propre (du corps divisé de l’époque homérique au corps intérieurement parfait de Galien), le triomphe historique du dualisme (le sentiment et la décision d’être non seulement un, mais deux), l’émergence de la théorie stoïcienne des passions comme maladies de l’âme, son triomphe assuré par Cicéron, donnant une lecture dualiste du monisme de Chrysippe, etc.

Jackie Pigeaud vu par Philippe Heuzé. Philippe Heuzé/DR, Author provided

 

L’important est de comprendre que la mélancolie n’est pas forcément stérile, qu’elle peut devenir créatrice. Il faut accepter de se laisser conduire par la main, rencontrer et mémoriser les images et les mots les mieux à même de nous guider. La « chose importante » peut monter d’un discours, d’une œuvre, d’un acte, d’un paysage, d’un homme, telle une inventivité qui nous saisit et nous inspire.

 

Aussi bien, lorsqu’un passeur, un inventeur, un ami aussi prodigieux que Jackie Pigeaud se retire, on sent plus que jamais l’urgence de lire et de relire ses œuvres, afin que s’opère à leur contact une résurrection désirée.

The Conversation

Baldine Saint Girons, Professeur émérite de Philosophie, Membre honoraire de l'IUF, Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Université Paris Lumières

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.