James Patterson : l'affrontement Hachette/Amazon, incompréhensible

Nicolas Gary - 19.05.2014

Edition - International - conflit - Hachette - Amazon


Dix jours maintenant que la situation entre Hachette Book Group et Amazon reste bloquée : les livres de l'éditeur sont vendus sur la plateforme avec un délai de livraison estimé entre 2 et 5 semaines, nouveautés y compris. Une décision unilatérale du cybermarchand, assure Hachette, dont les ouvrages seraient fournis sans aucun problème chez les autres vendeurs. En filigrane, il faudrait comprendre que des négociations commerciales particulièrement musclées sont en cours…

 

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Chesi-Fotos, CC BY SA 2.0, sur Flickr

 

 

Les pages produits n'ont pas évolué depuis maintenant 10 jours que le conflit est ouvert. Hachette Book Group, sollicité par la presse américaine, avait dû s'expliquer : oui, les livres sont correctement expédiés à Amazon, non, personne ne comprend pourquoi le marchand impose de pareils délais pour leur expédition. Mais en prenant les clients en otage - ou à témoin, c'est selon - Amazon finit par s'attirer les foudres des auteurs, qui sans prendre ouvertement parti, attaque la décision du vendeur.

 

Que ce soit James Patterson, ou Jeffrey Deaver, les écrivains se servent de Facebook pour faire-part de leur scepticisme. « Ce que je ne comprends pas, dans cette bataille tactique, c'est comment elle intervient dans l'intérêt des clients d'Amazon. Ce n'est certainement pas dans l'intérêt des auteurs », assure le premier. Et le second de renchérir : « Amazon a choisi de faire pression sur les éditeurs, les auteurs, et les lecteurs, aussi bien en réduisant de façon significative les remises sur le prix d'achat de mes livres, que sur ceux écrits par les autres auteurs de Hachette. » 

 

 

 

Twitter n'est pas en reste. Surtout que, dans le même temps, le Washington Post, acheté l'an passé par Jeff Bezos, n'a toujours pas sorti un seul article sur la question. Son rédacteur en chef était intervenu pour s'expliquer : le Post ne dispose pas d'un poste de journaliste à plein temps pour suivre le monde de l'édition. Mais au milieu de la semaine, un petit billet sortait pour assurer : « Voulant donner aux consommateurs un accès à ses produits au travers des plus importantes plateformes, Hachette peut fléchir sur le prix auquel il vent ses livres à Amazon, en resserrant ses marges bénéficiaires un peu plus. » En matière de message subliminal, on a déjà fait mieux.   

 

Le procès sur l'ebook en ligne de mire

 

Ce que notent surtout les observateurs américains, c'est que cette situation démontre à quel point le ministère de la Justice s'est trompé sur Apple, dans le procès ouvert pour entente. La plupart du temps, Amazon pratique toutes les remises possibles et imaginables, envisage des solutions de livraison les plus rapides possible, diminue ses marges, quitte à vendre à perte… Autrement dit, la politique actuellement mise en place est à l'extrême opposé de ce que l'on a l'habitude de voir de leur danse du ventre, destinée à séduire le chaland. Difficile alors de ne pas se poser de questions… et de revenir sur la décision de la juge Denise Cote durant le procès.

 

Pour mémoire, Apple et les cinq grands éditeurs américains sont accusés d'entente : ils auraient arbitrairement fixé un prix de vente pour les livres numériques, qui aurait forcé les consommateurs à payer plus cher. Sauf que le contrat passé entre la firme de Cupertino et les éditeurs avait été généralisé à l'ensemble des marchands, et débouché sur une concurrence plus saine entre les vendeurs de livres. Avec un prix de vente public plus ou moins fixé, chacun pouvait reconquérir une part de clientèle.

 

Le comportement actuel d'Amazon démontre qu'en condamnant Apple, la juge a bien conforté la société dans sa position dominante, en brisant la concurrence nouvelle qui s'était installée. 

 

En perdant le contrôle du prix de vente public des ebooks, les éditeurs ont alors perdu la main sur leurs ouvrages, et la juge a bien ouvert les vannes à une nouvelle période de domination extrême d'Amazon. Surtout que, pour éviter le procès, Hachette Book Group et d'autres maisons comme Simon & Schuster avait accepté de payer une amende importante. Et surtout, ne de pas renégocier durant une période de deux ans, avec Apple, leurs contrats de vente. 

 

Ce qu'il importe de retenir, c'est que prendre les clients en otage, mépriser les auteurs, est le propre d'un comportement monopolistique, d'une plateforme qui se considère comme le lieu unique, sinon privilégié, de la vente de livre sur internet. Et qui sait, de la vente de livres, tout court. On n'imaginerait pas une chaîne de librairies agir de même, avec un comportement qui n'a aucun avantage final pour le client. Pour Scott Turow, auteur chez Hachette et président de l'Authors Guild, c'est typiquement une démonstration de force fâcheuse.

 

Définitivement délicat, tout cela…